Je rêve du talent

A l’époque, Gad Elmaleh maîtrisait l’humour. Il maîtrise désormais sa banque. Avec Pattaya, je sors ma pelle et creuse très profond afin de débuter mon potager. Je le recouvrerai ensuite de terre afin qu’il ne soit vu de personne. Si l’on veut toutefois se pencher sur ce long-métrage de Franck Gastambide, ce qui est l’objet de cette critique, force est de dire qu’on est loin d’un Godard, ou d’un Scorcese. Point de finasseries, de sensibilité, nous errons dans un no man’s land cinématographique, entre beaufitude et kitsch grandiloquent.

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Gad Elmaleh – wakeupinfo.fr

Poussé par un mouvement de profonde motivation, je me suis motivé pour aller voir, un soir à 22 heures, ce film décrit comme « à pleurer de rire » par Première, « juste kiffant » par Metronews. A peine assis sur le fauteuil rouge de la salle, nous avons senti le navet à plein nez : ralenti artificiel, musique sans goût, générique très stéréotypé, sans oublier l’incroyable prétention de l’image, kitsch de surcroît. Délicieux fumet. Dès le début s’immisce en nous un sentiment de profonde aversion vis-à-vis du film, nous poussant très vite au décrochage. Tout est trop pompier, tout est trop cliché, que cela en devient insupportable ; des plans vus et revus et cette fameuse phrase : « On ne savait pas que rien n’allait se passer comme prévu ». Oui, ce film est fidèle aux engagements d’un bon navet, techniquement comme esthétiquement (aucun effort artistique), scénaristiquement comme au niveau des dialogues. Comme je ne m’attendais pas à une pépite, cela ne m’a rien fait, malgré que cela illustre une facette de mon masochisme. Le pire n’est jamais décevant.

L’aridité de la source scénaristique prend le monopole du film, et rend le monde des idées désertique. L’incipit du long-métrage, au risque de paraître réactionnaire, dénote d’une profonde vulgarité, par l’usage du « verlan » (qui d’ailleurs pourrait être légitime s’il était utilisé à bon escient), mais aussi et surtout le scénario en dessous de la ceinture, qui nous fait vite tomber dans le graveleux, les clichés et les lourdeurs. Prémices d’un voyage en Enfer. Scénaristiquement, le principal souci se retrouve dans le statut très porté sur le sexe à la fois des dialogues et des différentes séquences. A la manière de You don’t mess with the Zoran ou Camping, tout est axé sur le sexe, avec à la barre gros plans sur le sexe de l’homme, femmes en bikini, homme aux toilettes (on touche de plein fouet l’indécence), et masturbation (bien que camouflée) devant la caméra ! Cette attention toute particulière amène lourdeur et est la cause de notre actuelle émancipation libertine et extravagante, cause du dérèglement de la société d’aujourd’hui en prise aux prostit… Mais revenons à notre film, je m’égare. Trêve de digressions farineuses, la palette que nous venons d’analyser peut nous amener à en déduire qu’il ne s’agît ni d’un film pour enfants, ni d’un film pour vieux (ils ne comprendraient pas le verlan et trouveraient le long métrage d’une atroce obscénité). Il s’agît d’un film pour ado prépubère qui veut occuper ses soirées devant des sites de streaming. Le public concerné est donc très réduit, ce qui pose un problème de légitimité. Par cela c’est un film prétentieux qui se veut à succès, en utilisant des vedettes comme Cyril Hanouna ou Mister V, sans oublier Gad Elmaleh, mais qui au final n’a aucune consistance véritable et aucun crédit. Enfin, certains éléments du scénario, à la façon de Comme un avion de Bruno Podalydès, sont absolument dénués de sens, c’est un film où il ne faut pas se poser de questions. Et que je vais prendre plaisir à mettre en terre.

A propos des interprètes, même Gad Elmaleh, qui autrefois touchait la justesse dans La Rafle ou La Doublure, propose ici un rôle de composition un peu maladroit (avec la même voix, par ailleurs que son personnage Chouchou) et assez mal fichu. On se retrouve dans la même situation que Johnny Deep et Charlie Mordecai : un acteur au grand potentiel, et un film niais. L’acteur principal, qui est aussi le réalisateur, fait se refléter un jeu très artificiel et peu habité. Comme quoi nous n’avons pas tous les talents de Chaplin pour cumuler les statuts dans la réalisation d’un film… Mais il est vrai que nous ne sommes pas dans la même conception du film (Chaplin ne se contente pas de divertir les gens, il les instruit et utilise des effets de caméra étudiés, son travail n’est pas qu’apparence), ni à la même époque.

Pour continuer de creuser, au risque de tomber dans les souterrains du métro, il faudrait brièvement parler des dialogues, si pauvres qu’ils rendraient fous Audiard et Prévert (les deux plus grands dialoguistes français du XXème siècle), tant ils sont à la limite du croyable. Dans ceux-ci, les dialoguistes ont tenté d’y intégrer de l’humour, florilège : « Mon maître, Maître Gims. C’était mon maître parce que c’était mon maître, mais aussi parce qu’il mesurait vraiment un mètre. » Les mots parlent d’eux-mêmes. C’est tragique. Toute cette lourdeur nous écarte du sujet principal, la ville de Pattaya, et cela est bien dommage. Il existe cependant un moment, un seul, où l’on découvre certaines traditions thaïlandaises (alimentaires entre autres – gourmand que je suis), mais cela reste un moment assez court, tout de suite annihilé par une séquence kitch. À ce propos, la musique paraît à certains moments très artificielle, et notamment au moment où Brahim « le nain » raconte les soucis de sa vie, passage où s’ajoute en fond la très cliché musique dramatisante au piano.

Pour pouvoir enfin mettre en bière ce navet (car c’en est un), nous allons finalement nous pencher sur le message du film. Pas de quoi pelleter très loin, celui-ci est bateau : il faut accepter les différences et être plus tolérant. Beau message, oui, mais il est vu et revu, et surtout il est ici téléphoné. Il y a un message parce qu’il faut un message, c’est tout. De plus, le message rencontre ici une controverse, celui de la moquerie du nain, car le public est amené à s’en moquer, comme des personnes « grosses », avec la parodie d’une téléréalité, « L’île des gros ». Je ne souhaite pas offenser les amateurs de téléréalité, mais on ne peut nier que tout est mis en scène, surjoué et absolument niais. Un film qui parodie une téléréalité sans la critiquer explicitement ne peut qu’être niais.

Du début du film jusqu’au noir final, j’ai donc été scotché au siège (surement avec le même scotch que celui du bâtiment K), broyant du noir dans la salle sombre, tiraillé par l’envie toujours croissante de la fuite, elle même accentuée par l’éclairage du panonceau « SORTIE ». Film alimentaire comme film « à vedettes » dans la dynamique des Visiteurs 3, vous aurez à la fin de la projection, assis sur votre fauteuil, une seule et même envie : fuir et regarder une énième fois La Grande Vadrouille pour vous redonner foi dans le cinéma français.

Le navet est un légume facile à cultiver et cuisiner, encore une fois nous l’avons démontré. Comme disait Jean-Pierre Coffe, « c’est honteux, c’est de la merde ! ». Une fois le légume bien enterré, pensez à ne jamais l’arroser.