Charlie or not Charlie ?

Avant de commencer à rédiger ces quelques lignes, je voudrais tout d’abord citer cet homme, Pierre Desproges, dont le verbe ne cesse de faire trembler les coincés de l’anus, même outre-tombe, même en 2016 : « Premièrement, peut-on rire de tout ? Deuxièmement, peut-on rire avec tout le monde ? À la première question, je répondrai oui sans hésiter […] S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. […] »

Tout le monde sait que la France a commencé son année 2015 d’une des façons les plus dramatiques. En l’espace d’une année et demie environ, la France a perdu 233 personnes (si l’on en croit les médias) à cause des attentats terroristes.

Pour ce qui est de ce qui se passe dans les autres pays, ben on pleure aussi pour eux parce que sinon on passe pour des méchants égoïstes qui ne regardent que leur petit nombril… Mais en définitive, est-ce si faux que ça ?

Je lis la presse tous les jours mais très souvent j’apprends qu’un gros attentat a eu lieu (en Irak par exemple) à travers l’actualité de mes amis Facebook. Lorsque je vois ça, sur le coup, je me dis que je vais vérifier sur le Sacré Google et chaque fois, je suis étonnée de constater que cet attentat s’est réellement produit. Mais il faut dire qu’on s’en tape un peu parce que ce n’est pas en France et qu’au-delà de la France, les gens sont bizarres, donc s’ils meurent, ça fait un peu moins de bizarreries et comme les Français aiment bien la normalité… (Ce qui relance le sempiternel débat sur « qu’est-ce que la normalité », mais on en parlera plus tard.)

Vous devez vous demander où est-ce que je veux en venir… D’autant que le titre de mon article porte sur la notion de « Charlie ». « Qu’est-ce qu’elle veut avec son Charlie ? C’est plus à la mode depuis février 2015… » Si j’en parle, c’est simplement parce que je constate que ça a dépassé le mouvement de solidarité initial, et certaines personnes sur les réseaux sociaux, puisqu’elles ont gardé cette photo de profil, doivent encore se sentir Charlie au plus profond d’elles-mêmes. Mais qu’est-ce qu’être Charlie ? Qu’est-ce qui est Charlie ? Et qui n’est plus Charlie ?

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Ribéry – riredetout.fr

Déjà, on peut dire qu’être Charlie à la base, c’est montrer à quel point on est solidaire, triste et désolé de ce qui s’est passé dans les bureaux de Charlie Hebdo en janvier 2015. À ce moment-là, ça signifiait que l’on était pour la liberté, liberté d’expression; liberté de la presse et même au-delà de tout ça: la Liberté ! Celle qui apparaît dans toutes les mairies de France, constituant la devise nationale ! L’avantage non négligeable, ça a été de permettre à ce journal qui allait disparaître de faire des milliers de ventes pendant quelques temps et aussi, ça a permis de lancer des mouvements à chaque attaque que le monde connaissait… Je suis Paris, Je suis Istanbul, Je suis Kenya etc. (Oui ça ne fonctionne qu’avec trois mots). Au fil du temps, ça m’a un peu fait penser à chaque finale de coupe du monde quand les gens se découvrent des origines espagnoles, italiennes, allemandes (selon le pays qui gagne quoi) et j’ai fini par me demander si les gens avaient réellement compris le sens de leur solidarité ou si c’était seulement pour participer à un mouvement. Suite à ça, j’ai fini par m’interroger et donc me demander ce qui était Charlie et ce qui ne l’était pas. Donc pour m’aider, j’ai fait des listes :

Ce qui est Charlie :

  • Mettre des fleurs sur les lieux de recueillement des attentats
  • Changer sa photo de profil en cas d’attentat pour montrer sa solidarité
  • Mettre les hashtag en vigueur à chaque attentat sur tous les réseaux sociaux sur lesquels on est
  • Donner un bonbon à ses copains quand on en a plein
  • Passer son devoir à un pote pour qu’il le recopie ou qu’il s’en inspire
  • Être contre la guerre
  • Être contre le capitalisme
  • Admettre que Trump est fou
  • Aider le PS à être réélu en 2017
  • Laisser sa place à une personne âgée/femme enceinte dans les transports en commun
  • Ne pas violer d’enfants
  • Aller à la messe tous les dimanches
  • Les lobbys pharmaceutiques
  • Laisser les enfants de moins de 5 ans croire au Père Noël
  • Etre Ali Bongo
  • Etre Netanyahu
  • Manger 5 fruits et légumes par jour
  • Robin des Bois
  • Cendrillon

 

Ce qui n’est pas Charlie :

  • Tuer des gens
  • Manger un McDo devant un SDF et le jeter à la poubelle devant lui parce que « ce Big Mac est vraiment dégueulasse »
  • Ne pas avoir la politesse de laisser la dernière part de pizza
  • Jurer devant le Président de la République qu’on n’a pas de compte off-shore quand on est ministre de l’économie et qu’en fait, si
  • Dire que Marine Le Pen est une belle femme et que donc, elle ne peut pas être si méchante que ça
  • Demander le retour d’Hitler si en échange on lui donne Macron
  • Manuel Valls
  • Interdire aux petites filles de mettre des jupes à l’école
  • Le 49.3
  • Faire commencer une journée de cours à Bron à 8h
  • Laisser un enfant de plus de 15 ans croire au Père Noël
  • Manger 5 fruits et légumes par an
  • Nicolas Sarkozy
  • La belle-mère de Cendrillon
  • Avoir un fils homosexuel qui vit avec un musulman et être pro-Trump

Ces listes ne sont en rien exhaustives et peuvent varier selon votre façon de voir les choses et la vie. Cependant, certains points ne sont pas uniquement le fruit de l’imagination de mon esprit malade et sont même des faits d’actualité. Indice : c’est en lien avec le gouvernement. Il ne s’agit pas franchement de mes listes personnelles, juste une constatation de faits. Ces faits poussent à voir l’hypocrisie dans laquelle nous vivons : l’illusion de la sécurité avec l’état d’urgence, l’illusion de la liberté, avec le référendum, le 49.3… « La liberté s’arrête là où celle des autres commence» –  John Stuart Mill

A la question « suis-je Charlie ? », la réponse est non. Je suis solidaire, je respecte la mémoire d’autrui, mais je ne suis pas une photo de profil. Mais aussi, j’aime rire de tout et je ne suis pas certaine que les deux notions fassent très bon ménage.