Synthétique – Saison 1, Episode 1: GRAND PUBLIC

Synthétique, c’est une série littéraire diffusée en ligne qui narre les histoires de trois personnages (un journaliste, un ouvrier et une adolescente) au sein d’une société futuriste coincée quelque part entre utopie et dystopie, où le progrès scientifique a atteint ses limites, et où deux multinationales possèdent tout. Internet n’existe plus, remplacé par un réseau de mondes virtuels dans lesquels il est possible de se rendre physiquement.

 

Le poignet de Lucas L. vibre avant qu’il ne puisse répondre à la question. Il inspecte les alentours d’un rapide coup d’œil, et une fois certain qu’il ne court aucun risque d’être vu, il baisse les yeux sur le Dae-Phone qui lui mord le bras en clignotant avec impatience. Lucas L. déverrouille l’appareil et accède à son application de messagerie virtuelle, dont l’icône est sertie d’un petit 1 écarlate qui scintille. Une vidéo d’une trentaine de secondes se met aussitôt à se charger.

Elle s’ouvre sur un groupe de jeunes se précipitant à vive allure sur la voie pavée d’un parc. Des bruits, des encouragements probablement, se font entendre alors qu’ils approchent d’un escalier électrique qu’empruntent quelques passants. Sans hésiter une seule seconde, ils redoublent même d’efforts tandis qu’ils s’engouffrent dans les marches. Lucas L. ne peut réprimer un éclat de rire lorsqu’il voit deux passants s’effondrer, heurtés par un genou, un coude, ou un pied. L’un des blagueurs se réceptionne mal sur les marches et chute à terre sans que les autres ne stoppent leur course effrénée. Dans un hurlement de joie incontrôlé, la caméra rejoint le jeune homme déchu qui dégringole jusqu’aux premières marches. La vidéo coupe à l’instant où apparaît dans le cadre la jambe tordue et ensanglantée du jeune inconscient accidenté.

Lucas L. pouffe encore de rire et ferme l’application, non sans avoir vérifié s’il a reçu un autre message entretemps. Puisque ce n’est pas le cas, il verrouille le Dae-Phone, laisse retomber son bras le long de son corps et relève la tête.

– De quoi ?, lâche-t-il en remarquant que son vis-à-vis attend une réponse de sa part.

Lucas L. sait qu’il peut consulter son Dae-Phone devant son collègue, Michael A., en toute impunité, mais le visionnage de la vidéo lui a complètement fait perdre le fil de la discussion.

– Je te demandais où ça en était avec la gamine, là. Tu sais, celle du secrétariat », répète son collègue.

Lucas L. sourit. La seule mention de la fille lui ramène à l’esprit d’agréables images entremêlées de courbes alléchantes et d’un parfum entêtant et indéfinissable, quelque part entre le BlackSunrise et le Feu d’un Soir d’Alain Jeanvier. A chaque fois qu’il pense à elle, c’est dans cet espèce de débardeur serré gris de chez E-Modo qu’elle portait la seule fois où il l’avait vue en civil.

– Oh punaise, t’as de la chance que j’ai pas encore eu l’occasion de lui toucher deux mots, souffle Michael A. en soulevant une lourde caisse. Tu sais, les petites comme ça, moi, il faut pas que je reste à rien faire, sinon ça finit par me démanger.

Lucas L. laisse échapper un gloussement de rire. Il attend que son collègue ait posé sa caisse et qu’il se soit retourné pour ménager l’effet de son annonce.

– Tu serais arrivé trop tard de toute façon, vieux con. Si t’avais bossé hier soir, tu saurais que je l’ai ramenée chez moi après le boulot.

Michael A. ne cache pas sa surprise et s’esclaffe bruyamment.

– Ah ! Alors toi, mon salaud ! Jamais là où on t’attend, hein ?

Lucas L. esquisse un sourire et attrape la dernière caisse, qu’il porte en ahanant jusqu’au bord du wagon. Son collègue attrape la télécommande du tapis roulant et fait défiler une vingtaine de nouvelles caisses prêtes à être chargées. Il lisse les plis de son haut de combinaison gris sombre avant d’en saisir une.

– Bon, bah vas-y, raconte !, le pousse Michael A., impatient.

– Si tu savais, mon vieux, j’ai pas été déçu, raconte Lucas L. en s’étirant avec un grand sourire. De tous les côtés, j’ai été servi comme jamais. Et puis, pour une gamine de dix-sept ans, pas farouche du tout ! Je te jure, j’ai pu essayer ce que je voulais, elle a pas rechigné une seule fois !

Michael A. part d’un grand rire et lui assène un grand coup dans le dos. Lucas L. sourit un instant et s’époussette une nouvelle fois. Il a beau faire attention, les caisses viennent toujours salir son beau costume tout neuf.

– Bah j’suis fier de toi mon gars ! Encore plus vite que d’habitude, t’as même réussi à me surprendre !

Ils s’abaissent tous deux en même temps pour soulever de nouvelles caisses.

Ils s’échinent en silence encore un long moment avant qu’une courte sonnerie ne retentisse. Dans la minute, Darren F. et Antoine Q. – une recrue toute récente – se présentent dans la salle de chargement, prêts à travailler.

– La relève est là, les gars !, lance Darren F.. Vous pouvez vous barrer !

Lucas L. pose son ultime caisse et leur sert la main en souriant amicalement, bientôt suivi par Michael A.. Alors qu’il passe le seuil de la porte, Lucas L. entend Darren F. le héler.

– Ça me fait penser, Lucas, que Warren G. veut te voir demain matin à huit heures pétantes, avant que tu commences le boulot. Et c’est pas négociable.

Lucas L. le remercie d’un signe de tête appréhensif et quitte la salle.

– Ça m’étonne pas, ça, dit Michael A., qui l’a attendu, d’un ton bourru. Le boss, si tu lui prends toutes ses petites proies, il va pas trop aimer !

Lucas L. l’écoute d’une oreille et s’engouffre dans le dédale de couloirs. Il est préoccupé par cette convocation mais a déjà l’esprit ailleurs. Il se voit déjà dans l’Express, puis chez lui, dans sa chambre étroite du 451, rue Émile Beaufort. Il se sent déjà se déshabiller en vitesse, puis sauter dans la cabine et…

La fille. Comment s’appelle-t-elle, déjà ? Émilie, Élodie ? Quelque chose dans ce goût-là, à coup sûr. L’apercevoir innocemment affairée derrière son bureau, ses bras doux et nus dansant autour de ses écrans, ses grands yeux en amande pétillants, sa bouche pulpeuse et charmante s’agitant devant une téléconférence, le tire hors de ses pensées. Michael A. le dépasse et disparaît dans les vestiaires, non sans lui avoir jeté un coup d’œil complice. Lucas L. détache difficilement son regard de la jeune femme, qui n’a pas remarqué sa présence, et finit par le suivre.

Lucas L. ouvre la porte de son casier après avoir présenté sa rétine à la minuscule caméra, ôte ses chaussures de fonction, et saisit avec davantage de précaution ses chaussures ergonomiques. Il les a achetées la semaine passée. La publicité est arrivée sur son écran de télévision comme une révélation, et le lendemain matin, il s’est retrouvé, comme la majorité des gens sensés, à attendre l’ouverture du magasin DN le plus proche afin d’acquérir ces nouvelles merveilles. Évidemment, ils furent nombreux sur le coup, et ce ne fut pas chose aisée de se procurer ces magnifiques DN-6079 noir et cyan. Mais après avoir attendu près de trois heures et demie que la queue des acheteurs ne se tarisse, rien, de sa vie entière, ne l’a contenté autant que la satisfaction qu’il obtint en arrachant ses anciennes chaussures et en enfilant ses nouvelles DN-6079 flambant neuves.

En sortant du haut bâtiment gris, de chauds rayons l’enveloppent et sa vue met quelques secondes à s’habituer à la clarté soudaine. Il fait beau, aujourd’hui. Il fait chaud, aussi, une chaleur moite qui imprègne immédiatement ses vêtements. Embrasser ce ciel azuré et éclatant du regard l’emplit soudain d’une vigueur certaine, et il s’avance d’un pas sûr vers l’arrêt de Transport Général déjà bondé. Lucas L. se faufile à travers la foule juste à temps pour apercevoir le wagon de tête de l’Express 5 apparaître à l’angle de la rue, glissant silencieusement sur les rails. La foule s’agite brusquement et plusieurs personnes se bousculent alors que l’Express ne s’est pas encore arrêté.

Lorsque les portes coulissantes s’ouvrent enfin, un flot de personnes se déverse à l’intérieur du wagon, emportant Lucas L. avec lui. Ceux qui sont déjà présents s’écartent sur les côtés et libèrent assez de place pour que chacun puisse entrer. Les portes se referment, et chacun s’approche de l’un des nombreux boîtiers pendus au mur pour valider son trajet. Lucas L. passe simplement son Dae-Phone sous le boîtier et esquisse un rictus en voyant ceux qui n’en sont pas dotés s’y reprendre plusieurs fois en usant de leur misérable carte à puce. Quand tout le monde a validé son trajet, l’Express redémarre et se met à glisser en direction du prochain arrêt.

Lucas L. observe paisiblement le paysage défiler sous ses yeux alors que l’Express 5 emprunte une pente à partir de laquelle on a vue sur Utopia toute entière. Il pose des yeux absents sur les noirs gratte-ciels parallèles qui se dressent vers les nuages, ainsi que les rues qui quadrillent le reste de la ville, avant de baisser les yeux sur son Dae-Phone. Il peste en ne trouvant aucune notification, mais peu importe, il jouera à Crash Bandit. Personne ne parle dans l’Express, et l’on entend à peine le discret sifflement des rails qui défilent derrière la dernière musique de E-Modo qui tourne en boucle.

L’Express s’arrête une fois, à Edouard Héniaud, et Lucas L. observe distraitement le flux des passagers sortants. Trois personnes entrent ensuite. Lucas L. regarde le premier, un vieil homme à l’allure gracieuse, valider son trajet, et lui adresse un sourire lorsqu’il croise son regard. Le second, lui, plus jeune, vêtu d’une combinaison argentée particulièrement élégante, sort de sa poche une vieille carte à puce qu’il passe en fixant d’un air absent la fenêtre en face. « Idiot, pense Lucas L. »

Survient alors une jeune femme, les yeux baissés sur son Dae-Phone. Lucas L. ne peut s’empêcher de remarquer qu’elle est particulièrement attirante, dans son T-Shirt rose clair moulant qui laisse entrevoir une poitrine opulente. Sans relever le regard, elle se fraye lentement un passage vers le fond de l’Express, laissant tout loisir à Lucas L. de la détailler de bas en haut. Il note avec satisfaction qu’elle arbore également des DN-6079 flambant neuves, de la même couleur que son T-Shirt moulant. Lucas L. lance un dernier regard sur son bas de combinaison noir avant de baisser de nouveau les yeux sur son Dae-Phone.

Les sens éveillés, il le déverrouille, ferme le message qu’on vient de lui envoyer, et ouvre l’application Nearer. D’abord excité, il déchante vite en réalisant qu’il n’a rencontré que quatre nouveaux profils. « Il faut que j’ajoute à ma description le fait que je porte les dernières DN, pensa Lucas. Ou que je prenne une photo en les portant. Ça jouera forcément en ma faveur. » Il s’exécute et consulte aussitôt les nouveaux profils. « Uniquement des profils féminins, note-t-il. »

La première est une vendeuse de chez Zhanshi-Food, brune, souriante et arborant de beaux yeux noirs. Ses petits joues creuses et ses cheveux bouclés qui lui tombent élégamment de chaque côté du visage le convainquent de contacter le profil. Il envoie un bref « Hey, ça va ? » et passe au second profil. Blonde cette fois-ci, elle s’avère intéressante et Lucas L. s’apprête à la contacter au moment où ses yeux remarquent la mention « a travaillé pour Schipper’s Bank ». Il supprime aussitôt le profil et ouvre le troisième. Cette fois-ci, il est inscrit « travaille pour Schipper’s Market ». Lucas L. souffle de dépit et passe au quatrième et dernier profil. Il reconnaît avec joie le profil de la jeune femme qu’il aperçue plus tôt. Il ne reste pas indifférent devant ce visage mat au sourire conquérant et aux yeux noisette en amande, accompagnant si bien sa longue chevelure châtaine et bouclée. Cette fois, pas de mauvaise surprise dans sa description : « travaille chez DN », 23 ans, habite 585 rue Denis Dumas, soit à deux pâtés de maison de chez lui. Il copie le message envoyé au premier profil et colle un nouveau « Hey, ça va ? » qu’il envoie aussitôt.

Il lève les yeux et la cherche du regard dans le wagon voisin. Il la voit baisser les yeux sur son Dae-Phone et pianoter une réponse. Comme il s’y attend, Lucas L. sent son avant-bras vibrer et consulte avidement son appareil. La réponse, courte mais satisfaisante, s’affiche : « Sa va et toi ? » Il répond aussitôt : « Parfai, je vien de finir ma journee. toi aussi ? »

– « Parei, soulagee de rentree. »

– « tu fe kelk choz ce soir ? »

– « Non tu veu venir chee moi ? »

– « ok, tu t arete a Charle de Gole ? »

– « oui oui, come toi ? »

– « Ouai »

Lucas L. ferme l’application et ouvre de nouveau Crash Bandit en attendant l’arrêt. Lorsque l’Express s’arrête enfin, il verrouille son Dae-Phone et rejoint la jeune femme au haut rose qui marche déjà vers la rue Denis Dumas. Ils marchent ensemble en silence pendant trente secondes.

– T’habites pas très loin d’ici, non ?, demande-t-elle.

Sa voix est agréable à entendre, suave à l’oreille. Lucas L. lui répond avec un sourire.

– Non, juste à côté. Tu préfères qu’on aille chez moi ?

– Non, c’est bon. Mais ça sera pratique si on doit se revoir.

Ils parviennent à la porte de son bloc et elle passe son Dae-Phone. Lucas L. lève la tête pour observer l’immeuble blanc, plutôt  banal, semblable au sien. Montant sur sept étages, des bruits divers s’échappent des fenêtres ouvertes, tantôt des éclats de rire, tantôt des cris d’enfants, souvent des bribes de conversation. Parfois, une tête, un buste, se penchent par curiosité, lorgnant vers les visiteurs. Quelques notes indistinctes mais familières s’aventurent jusqu’à l’oreille de Lucas L. sans qu’il parvienne à mettre un nom sur la musique.

Ils entrent tous deux, pénètrent dans l’ascenseur où elle appuie sur le bouton marqué d’un 5. Les portes se ferment, et avant même que l’ascenseur ne démarre, elle se plaque contre Lucas L. et commence à l’embrasser fougueusement. Il lui rend son baiser, passe une main sur sa joue, dans ses cheveux, sur sa nuque, alors qu’elle monte sa jambe droite le long de sa cuisse, jusqu’à sa hanche. Le baiser se prolonge, fruité et sauvage, tandis que les deux bras de la jeune femme se pressent autour de son cou. La jambe monte et descend dans un mouvement incessant et excitant. La main restante de Lucas L. se place dans le creux du dos de sa partenaire.

Il n’y a personne quand les portes de l’ascenseur s’ouvrent et que Lucas L. relâche momentanément son étreinte. Elle se détache de lui, lui attrape la main en lui jetant un regard prometteur et l’entraîne dans un long corridor blanc. Ils marchent devant une flopée de portes avant de s’arrêter devant celle frappée du nombre ’’585’’. Elle agite son Dae-Phone, actionne la poignée. Ils se précipitent tous deux dans la chambre obscure et se déshabillent sans plus attendre.

La jeune femme lui prend délicatement la main droite et l’entraîne dans un coin de la pièce. Dans la pénombre, Lucas L. peine à distinguer le corps de sa compagne. Celle-ci sent son hésitation et le pousse sur le lit. Surpris, il tombe sur le dos et esquisse un sourire lorsqu’elle s’allonge lentement au-dessus de lui. Il remarque, au gré d’un faible rayon, ses lèvres courbées en une mince expression minaudière. Elle l’embrasse, passe la main dans ses cheveux. Lucas L. se sent comme dans un four ; mais un four confortable, agréable, et sensuel. Après quelques câlins, il retrouve ses moyens et reprend le dessus sur la jeune femme. Il la caresse doucement, l’embrasse de plus belle et entre en elle.

Quelques minutes plus tard, Lucas L. s’assoit sur le bord du lit, rassasié, et s’étire. Il jette un coup d’œil à la jeune femme, toujours lascive sur le lit. Une question lui vient soudain à l’esprit.

– Tu t’appelles comment ?, lui demande-t-il.

– Laura, répond-elle en remuant ses longues jambes. Laura M.

Peu de temps après, Lucas L. rentre précipitamment chez lui et se dévêt. Il jette à peine un regard autour de lui avant de pénétrer dans la cabine rutilante. Lucas L. vérifie furtivement son Dae-Phone et remarque que ses amis sont déjà en ligne. Plus impatient encore, il se serre du mieux qu’il peut contre le réceptacle en mousse qui embrasse la forme de son corps. Il lève les yeux et tend le bras pour saisir « Forum » sur l’écran. Le réceptacle émet un grondement sourd et vibre, puis l’habituelle voix féminine retentit : « Bienvenue. Vous avez sélectionné ’’Forum’’. Nous vous rappelons que la transprogrammation peut provoquer des lésions optiques. Veuillez fermer les paupières et attendre le signal. » Lucas L. s’exécute en contenant à peine son excitation. La cabine tremble de plus belle et Lucas L. se sent basculer en arrière, comme s’il perdait connaissance. Un court « biiip » retentit, et il rouvre les paupières.

Allongé sur une simple couchette au milieu d’un sas, il ne tarde guère à se redresser. Il n’a pas le temps de bouger davantage que la voix féminine s’élève de nouveau : « Avant de pénétrer sur le Forum, vous avez la possibilité de modifier votre avatar. Pour cela, marchez jusqu’au miroir et énoncez clairement ’’Modifier’’ ». Lucas L. vérifie rapidement son allure en passant devant le miroir mais ne ralentit pas outre-mesure. Il traverse le sas jusqu’à la porte blanche dont il saisit la poignée. « Transfert vers le Forum. 3. 2. 1. »

Il fait beau, aujourd’hui. Comme toujours, l’air est frais, léger, l’herbe agréable à fouler. Au loin, le bruit de la foule agitée se fait déjà entendre. Lucas L. s’apprête à s’y mêler pour y trouver ses amis mais entend au même moment quelqu’un qui l’interpelle. Il se retourne et les voit enfin surgir, tous les quatre.

Il ne peut s’empêcher de rire en apercevant la nouvelle folie de son ami John K.: il arbore des cheveux blancs comme neige, rasés sur les côtés mais légèrement longs et relevés en une longue mèche sur le dessus. Il semble fier de lui, à en croire le sourire étincelant qu’il lance à Lucas L. en arrivant à sa hauteur.

– C’est ta faute, lui confie-t-il toujours avec le sourire. Si t’avais pas été en retard, je serais jamais tombé sur cette réduction !

– C’est quand même triste à voir, lui avoue Lucas L. en s’esclaffant.

John K. fait la moue, et Léa L. se hisse sur la pointe de ses pieds pour saluer Lucas L..

– Y avait du monde dans l’Express ?, lui demande-t-elle alors qu’il embrasse Paul O..

– Non, pas vraiment. Mais j’ai rencontré une femme, et le courant est passé tout de suite. On est allés chez elle, et…

Léa L. écarquille les yeux alors que Paul O. éclate de rire et lui tape sur l’épaule.

– Nous, on t’attend, et toi, tu vas baiser ?, s’exclame Léa L.. C’est une blague ou quoi ?

– Ça va, j’ai écourté la chose… Je suis là, non ?

Son amie esquisse un sourire mais Lucas L. croit lire un semblant de rancune dans ses yeux.

– Faudrait peut-être se rapprocher de la Place, non ?, glisse John K. en désignant l’origine du brouhaha ambiant, au loin.

Ils se mettent en marche et Lucas L. se tourne vers John K. et Paul O. pour leur raconter les détails de son aventure. D’ici, ils voient déjà la foule se presser vers le centre du Forum, et un grondement grave, vibrant, se fait de plus en plus entendre. Autour d’eux, d’innombrables groupes progressent lentement, tout comme eux, vers la Place Principale. Alors qu’ils s’en approchent, le grondement ne cesse de s’amplifier, jusqu’à rendre toute discussion impossible.

Avant même de se confondre à la foule, Lucas L. remarque que certains panneaux animés sur les bâtiments qui entourent la Place Principale ont changé, et reconnaît avec plaisir la publicité pour Qing-Pleasure TV, la nouvelle chaîne de télévision de Zhanshi. Deux femmes s’y embrassent fougueusement sur l’air connu du slogan de Zhanshi. Derrière lui, Lucas L. entend son ami Paul O. chanter en boucle les quatre notes en beuglant, ce à quoi il répond d’un simple sourire narquois. Ils continuent de se frayer un chemin et parviennent bientôt en périphérie de la Place Principale. Lucas L. distingue à peine la silhouette accroupie sur le promontoire, au centre de la Place. Derrière lui, Léa L. se plaint de ne rien voir. Tout bouge autour d’eux, le monde crie, blasphème, hurle, beugle, mugit, prie, attend, aime et insulte, et tout cela se mêle pour ne former qu’une seule cacophonie générale. Lucas L. parvient tout juste à voir la chétive silhouette, qui semble ne pas parvenir à placer son Dae-Phone sur l’autel, se faire jeter hors du promontoire par un impatient.

Celui-ci se précipite alors à son tour vers l’autel, y place quelque chose, et s’écarte devant la vidéo qui apparaît soudain sur l’écran géant. D’abord énervé par l’expulsion du Zhanshi par un vulgaire clochard adepte de chez Schipper’s, Lucas L. esquisse l’ombre d’un sourire en redécouvrant la vidéo que lui avait envoyé John K. le même jour. Il sourit à peine au rythme de la foule hilare en voyant de nouveau les passants heurtés, puis la chute inévitable de l’un des coureurs trop confiants. Lucas L. se retourne vers John K. et ils rient ensemble. « Dommage que ce soit filmé par un tocard de Schipper’s, parvient à entendre Lucas L. » Une fois la vidéo terminée, la foule se déchaîne, hurlant « J’aime » par ici, suppliant de relancer la vidéo par-là, riant encore aux éclats pour la plupart. Surexcité, le propriétaire de la vidéo court sur le promontoire, attrapant au passage autant de louanges qu’il pouvait en porter, autant de reconnaissance qu’il pouvait en recevoir. Cédant à la pression du public fou, il relance la vidéo malgré les vives protestations de ceux qui patientent. Dans le public, les gens crient de plus belle, s’échinant à commenter à vive voix la cascade du cycliste. Par endroits, la foule se clairsème autour de bagarres qui éclatent, à peine audibles sous le brouhaha constant.

Lucas L. doit s’élever sur la pointe des pieds et tendre le cou pour tenter d’apercevoir la vidéo que l’on présente de l’autre côté du promontoire car, de ce côté-là de la Place, la foule scande quelque chose qu’il ne parvient pas à saisir. Au loin, le public roule comme une vague vers cette vidéo qui déclenche tant de folie. En une minute, un bon tiers de la foule s’est dissipée et Lucas L. et ses amis en profitent pour avancer plus près du promontoire. Lucas L. remarque fugacement que les boutiques autour de la Place Principale sont presque toutes ouvertes. Il aperçoit le panneau familier de Zhanshi-Food et ressent soudain une terrible faim lui tordre l’estomac. Mais la foule, plus vive qu’à l’habitude, le bouscule de plus belle alors qu’il tente de la traverser et, après plusieurs tentatives, il baisse les bras. Lucas L. se mort la lèvre, déçu, au moment où une nouvelle vidéo apparaît sur l’écran géant.

La foule se calme, murmurante, alors qu’elle reconnaît en même temps que lui l’Express 3. La vidéo est elle aussi silencieuse ; seuls prédominent les chuchotements du caméraman et quelques ricanements. La caméra avance lentement parmi le compartiment bondé, et parvient dans une rame dont les sièges sont étrangement inoccupés sur la gauche. Sur la droite, les gens semblent sur le recul, presque apeurés. Le caméraman s’engage dans l’allée et décide, en toute hardiesse, de s’installer sur l’un des sièges vides de gauche. Ses amis le rejoignent, hilares, au moment où la caméra se braque sur une personne assise près d’eux, vers laquelle sont dirigés tous les regards dégoûtés. Dans un recul de frayeur, la foule pousse elle aussi un « ooooh » en découvrant cette femme maigre aux traits tirés, et à la figure trop grande. La caméra s’aventure à moins d’un mètre de sa face et étale sur toute la largeur du cadre la dissymétrie de son nez, l’espace entre ses deux yeux laiteux, ses cheveux blancs et rêches. Lucas L. remarque même en fronçant le nez qu’elle est vêtue d’une combinaison vieille de plus de deux ans ; or, plus personne ne porte ça. Le terrible être a sûrement remarqué qu’il était filmé, mais baisse résolument les yeux vers le sol ; c’était mieux ainsi, car habituellement on n’ose jamais présenter au Forum un spectacle d’une telle laideur. La vidéo se coupe, laissant libre cours aux commentaires les plus violents, déclamant çà et là que l’on devrait interdire la projection de telles images, promettant de quitter le Forum dans les plus brefs instants et de n’y plus jamais poser le pied, plaignant les pauvres passagers de l’Express 3, enchaînés à ce triste paysage.

Pour la troisième fois, Lucas L. sent qu’on le pousse violemment. Il se retourne, légèrement remonté, et remarque son amie Léa L., effondrée par terre, à deux doigts d’être piétinée par l’agitation incessante de la foule qui se presse derrière eux. Sans hésiter une seconde, Lucas L. saisit le premier venu par le col et le soulève. Il note que ses deux bras sont nus, et au moment de le lever à hauteur de ses yeux, croit déceler la puce qui brille derrière ses orbites. « Espèce de bâtard, crache Lucas L. à la figure de ce dernier. On t’a jamais mis l’engrenage de la politesse, connard de robot ? » L’autre ne répond pas, et Lucas L. le relâche en le poussant violemment. Il s’affale lamentablement par terre, et la foule se met bientôt à l’enjamber. Lucas L. se retourne pour rejoindre Léa L., que Paul O. a aidé à se redresser, mais se fait brutalement plaquer au sol. Trois individus tombent en même temps que lui, et il se retrouve écrasé par le poids d’un homme épais qui lui assène une première droite. Le poing remonte, lui écrase la mâchoire de nouveau. Encore une fois. Lucas L. reprend ses esprits, se dégage et se relève tant bien que mal. Son arcade droite le fait terriblement souffrir. Il est prêt à retourner ses coups à son agresseur, mais se retrouve face à trois hommes prêts à l’attaquer. Autour d’eux, un cercle se crée, et la foule, exaltée, pousse de vifs cris enthousiastes ponctués d’encouragements. Lucas L. jette un rapide coup d’œil autour de lui, cherche à repérer ses amis, en vain.

Les trois hommes se jettent sur lui, le frappent, l’immobilisent au sol, et il observe, impuissant, son premier agresseur le surplomber. Lucas L. tente de se dégager, mais c’est inutile. L’homme le charge, avant de le frapper une fois, deux fois, trois fois, quatre fois au visage. Lucas L. sent ses forces le quitter. « Paul !, appelle-t-il désespérément. John ! Léa ! » Il entend quelqu’un rire, faiblement, très faiblement. Ce qu’il entend surtout, c’est la foule rugir derrière lui. Une autre droite vient lui vriller le cerveau. Puis une autre, et encore une autre. Il sent ses chevilles céder sous son propre poids, et quand les trois hommes le lâchent, il s’écroule face contre terre.

Seul le bruit, désormais, demeure plus puissant que la douleur. Une vibration énorme, qui se répercute dans le sol jusque dans les tréfonds de cette terre virtuelle. Il n’y a plus que ce son grave, implacable qui emplit ses tympans et résonne dans tout son être.

Il sent les premières personnes lui marcher dessus, ce qui lui arrache un hurlement de douleur. D’autres personnes l’enjambent, l’écrasent, sans lui prêter plus d’attention qu’à l’herbe grasse et synthétique qui lui emplit le nez. Il réalise soudain qu’il ne sent plus rien.

Lucas L. a peur, tout à coup. Peur de mourir. Il n’est encore jamais mort.

Et l’odeur de sueur intense mêlée à l’herbe qui régnait, et le brouhaha toujours plus puissant, furent les deux dernières choses dont Lucas L. eut conscience avant de lâcher son dernier souffle.

 

Ceci était le premier épisode de Synthétique, le « pilote ».

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