Le droit à l’avortement en Europe : quel avenir pour le cintre ?

Vous n’avez pas pu y échapper la semaine dernière, on a entendu parler de la Pologne partout : dans la presse, à la télé, à la radio, sur les réseaux sociaux – et oui, même dans les chaînes discover de Snapchat ! Et pour cause, le gouvernement polonais s’est prononcé en faveur d’une proposition de loi sur l’interdiction (presque) totale de l’avortement. 

La Pologne fait déjà partie des 5 pays de l’Union Européenne qui ont une loi stricte sur le droit à l’avortement. Tout comme l’Irlande et le Luxembourg, la Pologne tolère l’IVG seulement dans les cas de viol, d’inceste, de mise en danger de la femme ou de malformation du fœtus.

Tout commence avec la pétition créée par le mouvement « Stop Abortion », soutenue par une ONG conservatrice du pays et l’Eglise catholique, qui recueille près de 450 000 signatures. Or, au-delà de 100 000 signatures, la pétition doit être étudiée et discutée par le parlement polonais. Ce dernier s’est prononcé la semaine dernière pour un durcissement de la loi, qui prévoyait même une pénalisation : jusqu’à 5 ans de prison pour toute personne participant à un avortement (avorteur et avortée). Près de 100 000 femmes sont descendues dans les rues pour manifester, et ont appelé à la grève le lundi 3 octobre pour protester contre une cette loi régressive. Après la forte mobilisation, le parlement est revenu sur sa décision ce jeudi 6 octobre, en votant le rejet de cette loi avec une infime majorité.

10895347Des gens pas très contents à Varsovie le 3 octobre. Crédits: Janek Skarzynski/AFP

 

Mais le débat existe aussi en Irlande en ce moment même. L’avortement est illégal car la constitution même du pays protège la vie des enfants qui ne sont pas encore nés. La question a donc un enjeu important, puisqu’elle touche aux principes qui ont fondé les lois de la nation irlandaise. Les deux pays, l’Irlande et la Pologne, ont une société et un passé qui se ressemblent et il est important de les mentionner pour comprendre leur situation actuelle, bien éloignée de ce que la France a pu connaître. A première vue, sur le plan politique, ce sont tous les deux de  »jeunes » pays, en terme d’existence indépendante vis-à-vis des nations qui les gouvernaient. La Pologne a été partagée entre l’empire austro-hongrois pendant deux siècles, et s’est libérée de l’emprise communiste de Moscou à la fin du 20e siècle, et l’Irlande s’est battue pour son indépendance pendant un siècle jusqu’à la conquérir à la fin de la première guerre mondiale. Ils ont aussi été marqués par les conflits armés, qu’ils soient d’ampleur nationale ou internationale, pendant une grande partie du 20e siècle. Ces situations ne laissaient donc pas de place pour le débat sur l’IVG, car d’autres débats étaient plus importants. De plus, ce sont des pays où la religion catholique est encore aujourd’hui très présente, mais surtout influente dans la société. A propos de ce sujet, le point de vue français contemporain est très peu objectif: seuls nos grands-parents ont vécu la même situation, notre génération est relativement consciente que toutes ces questions en rapport avec la sexualité sont accessibles et acquises dans le pays. Il paraît donc peu légitime de s’inscrire dans ce débat en gardant un point de vue strictement français, où l’IVG est reconnu légalement depuis plus de 40 ans.

Pour mieux comprendre et s’éloigner de nos idéaux franco-français sur une question qui nous apparaît acquise, Aoife Murphy*, étudiante irlandaise en Erasmus à Lyon 2, a accepté de répondre à nos questions pour nous faire comprendre la situation et les débats dans son pays.

La Giclée – Bonjour Aoife! Tout d’abord, peux-tu nous rappeler ce que dit le 8ème amendement en Irlande ?

Aoife Murphy – Tout ce que je sais de la loi, c’est que l’avortement n’est pas autorisé en Irlande. Une femme ne peut pas avorter, sauf dans les cas de viol ou s’il y a un danger pour la mère, qu’il soit physique ou mental, c’est-à-dire que la mère risque de se suicider si elle met un enfant au monde. Il faut une raison médicale, qui soit déterminée par un docteur ou psychiatre, pour que la mère puisse accéder à l’avortement, mais les conditions pour y accéder sont assez compliquées pour de nombreuses femmes. Et le problème de cette loi, c’est qu’elle fait partie de la constitution. Le processus sera très long et aura besoin d’un référendum sur une question qui divise complètement la population.

LG – Est-ce que tu peux nous expliquer, de manière générale, comment ça se passe en Irlande ? Au niveau de l’éducation sexuelle à l’école, de l’accès à la contraception – et donc à l’avortement ?

A.M. – Nous avons des cours d’éducation sexuelle, comme tout le monde je pense, où on nous explique les fonctionnements biologiques des femmes et des hommes, l’utilisation du préservatif pour prévenir le risque de grossesse et de maladies, et les autres modes de contraception comme la pilule. Evidemment, rien n’est dit sur l’avortement (ni sur la pilule du lendemain d’ailleurs). Pour la génération de nos parents, la contraception était plutôt taboue. Les gens allaient chercher des préservatifs en Irlande du Nord en prenant soin de bien les cacher à la douane (il y avait même un effet de contrebande autour) et l’accès à la pilule était vraiment fermé, car même des femmes mariées avec des enfants et ayant une ordonnance pouvaient se voir refuser la pilule dans certaines pharmacies. Aujourd’hui, la pilule n’est plus un tabou, c’est même très commun. Les jeunes filles peuvent avoir une ordonnance si elles ont des problèmes d’acné, de règles douloureuses mais aussi tout simplement pour avoir une contraception. Toutefois, les consultations médicales pour renouveler une ordonnance restent chères en Irlande (environ 60€), et une boîte coûte environ 10€, même avec une ordonnance. On peut aussi aller chercher des préservatifs dans n’importe quel supermarché sans aucun problème. Les problèmes commencent dès qu’il faut prendre la pilule du lendemain. Elle est très chère (entre 30 et 40€) et les pharmaciens posent une tonne de question (c’était quand? Pourquoi tu fais ça? Est-ce que tu veux vraiment la prendre? etc) qui n’ont que pour but de décourager les femmes qui voudraient la prendre. Les femmes se sentent jugées lorsqu’elles vont la demander, ce qui n’encourage pas non plus les choses. C’est complètement différent en Angleterre, où les femmes y ont accès très facilement et gratuitement, même à Boots! (ndlr: chaîne de produits pharmaceutiques, parapharmaceutiques et d’hygiène du quotidien)

L’avortement est illégal sur le sol irlandais, mais ce n’est pas illégal d’aller se faire avorter en dehors du territoire. Le site officiel du mouvement, http://www.repeal.ie, estime que 11 femmes quittent chaque jour l’Irlande pour se faire avorter à l’étranger. C’est énorme ! Et généralement, la destination reste l’Angleterre, car il est plus facile de s’y rendre et la langue reste la même. L’Irlande du Nord n’est pas la première destination à laquelle on pense car même si l’avortement est autorisé, le délai est de seulement 9 semaines, au-delà, il faut aller en Angleterre. Et il y a aussi tout un processus de questions, de discours qui visent à faire réfléchir la femme avant d’avorter, qui est très long et éprouvant. Pour toutes ces raisons, les femmes partent généralement pour l’Angleterre, dans les villes comme Manchester, Liverpool, etc. Il est même dit qu’il existe des réductions sur l’intervention pour les irlandaises qui vont se faire avorter en Angleterre. Mais cela reste un coût assez conséquent, entre le billet d’avion et l’intervention en elle-même, tout le monde ne peut pas se le permettre. Le pire dans tout ça, c’est qu’il est légal en Irlande de faire avorter une vache de son veau, mais pas une femme…

received_10208652481463275Un graffiti sur les murs de toilettes de la James Joyce Library, bibliothèque universitaire de University College Dublin. Crédits: Camille Vaudaux-Ruth

LG – Quelles sont les positions des pro-choice en Irlande ? Quels sont leurs principaux arguments ?

A.M.– Les jeunes générations sont celles qui portent le mouvement. Beaucoup de jeunes en Irlande ont acheté un pull « Repeal » pour montrer leur soutien à la cause, et ont participé aux manifestations ces dernières semaines. Les pro-choice ne sont pas pour l’avortement en lui-même (personne ne peut connaître sa propre réaction face à une éventuelle grossesse non désirée) mais pour le fait que le corps des femmes appartient aux femmes, et non pas au pays ou à l’Eglise.

LG – Quelles sont les positions des pro-life dans le pays ? Quels sont leurs principaux arguments ?

A.M. – À l’inverse, et de manière générale, ce sont plutôt les vieilles générations qui ont un discours pro-life. Nos grands-parents sont contre car ils considèrent ça comme un meurtre, un pêché. La génération de nos parents est un peu plus divisée, car ça reste avant tout une question d’éducation et de religion. Certains seront pro-life car on leur a appris que c’était mal et contre-nature, ou simplement parce que leurs croyances le leur interdit, et d’autres seront pro-choice car ils considèrent que le corps n’appartient qu’à sa personne propre. Mais je connais des gens de ma génération qui ne sont pas pour l’avortement. Certaines filles peuvent bien dire qu’elles ne pourraient jamais se faire avorter car ça reviendrait à tuer un être humain et vivant, mais en réalité, je suis sûre que si elles tombaient enceinte demain, elles iraient très probablement en Angleterre pour se faire avorter.

LG – Pourquoi penses-tu que le débat a pris une place aussi importante ces derniers temps ? Qu’est-ce qui fait que cela arrive maintenant, et pas avant ou après selon toi ?

A.M. – Je pense que c’est lié au monde qui change. Dernièrement, l’Irlande a voté pour accepter le mariage homosexuel, et le mouvement pour l’avortement s’inscrit dans la même logique de libération des mœurs. Le monde change partout et tout autour de nous, c’est simplement une réaction logique. Nous sommes un des derniers pays en Europe à avoir une loi stricte, alors que nous sommes l’un des premiers à légiférer sur le mariage homosexuel. C’est l’ère des changements sociaux et moraux. De plus, ça s’inscrit avec les changements dans la société irlandaise. Avant, les femmes étaient des femmes au foyer, les enfants étaient leur principales occupations. Aujourd’hui, les femmes irlandaises sont indépendantes, font des études et ont une carrière. L’avortement devient une nécessité pour l’égalité entre les sexes.

LG – Pour finir, qui l’emportera selon toi ?

A.M. – Les pro-choice, sans aucun doute ! Ce n’est peut-être pas très correct de dire ça, mais puisque les pro-life sont généralement des personnes vieilles, ils ne vont pas tarder à mourir, ce qui donnera des chances au vote pro-choice. Les choses bougent dès maintenant, et même si c’est dans 5, 10 ou 20 ans, je suis sûre que je vais vivre la légalisation de l’avortement dans mon pays. Ça sera très long car c’est très difficile de changer la constitution, mais la loi ne peut pas aller indéfiniment à l’encontre des nouvelles mentalités. Lorsque la jeune génération sera assez forte et influente dans la société, et assez détachée des mœurs traditionnelles et religieuses, je suis persuadée que l’avortement sera possible sur le sol irlandais.

Même si la majorité des pays européens ont légalisé l’avortement (ou ne sont pas loin de le légaliser pour ce qui concerne l’Irlande) rien n’est définitivement figé. Il y a deux ans, comme la Pologne, l’Espagne n’est pas passée loin d’une nouvelle loi qui aurait fait régresser le droit des femmes de disposer de leur corps librement.

En France, les débats autour de l’avortement ont aussi été relancés par les mouvements d’extrême droite. Lors de sa campagne pour les élections régionales en PACA, Marion Maréchal-Le Pen a énoncé sa volonté de couper les aides régionales du planning familial, l’accusant de « banaliser l’avortement ». Plus récemment, le mouvement anti-IVG des Survivants s’est créé, ayant pour objectif la suppression de la loi Veil, qu’ils considèrent comme étant responsable de la mort de milliers d’enfants, « des frères et soeurs » qu’ils n’ont pas eu le droit de connaître, et qui n’ont pas eu la chance de naître et de briller en société. Ils s’appuient sur les chiffres des avortements et des naissances par année pour affirmer qu’ils sont des survivants de la loi Veil, qu’ils font tous partie de ces enfants qui sont nés, mais qu’ils avaient une chance sur cinq d’être avortés.

Dans le monde, la loi concernant l’IVG n’est pas aussi avancée qu’en Europe, et chaque année, 47 000 femmes décèdent suite à un avortement clandestin. Pensez-y, lorsque vous verrez un cintre, que ce soit dans un magasin ou dans votre penderie, que ce n’est pas qu’un cintre.

*le nom a été changé pour renforcer les clichés sur les noms bizarres et imprononçables en Irlande