Synthétique – Saison 1, Episode 2 : MINIVER

Synthétique, c’est une série littéraire diffusée en ligne qui narre les histoires de trois personnages (un journaliste, un ouvrier et une adolescente) au sein d’une société futuriste coincée quelque part entre utopie et dystopie, où le progrès scientifique a atteint ses limites, et où deux multinationales possèdent tout. Internet n’existe plus, remplacé par un réseau de mondes virtuels dans lesquels il est possible de se rendre physiquement.

David D. n’aime pas se réveiller en pleine nuit. Il a entendu quelque part que le sommeil est une chose avec laquelle il ne faut pas rire et qu’il faut impérativement respecter six heures de repos chaque nuit, sous peine d’en voir son métabolisme irrémédiablement troublé.

Mais c’est plus fort que lui : il a encore rêvé. Sur le coup, il s’en veut. Rêver, c’est dangereux. Ils disent même à la télé qu’il est préférable de consulter un médecin dès que l’on se met à se réveiller à cause d’un rêve, à cauchemarder, ou pire, à parler en dormant. Son ami Jack B., après avoir réveillé sa femme de cette manière, avait été contraint à suivre une thérapie. Lorsque David D. l’avait revu, quelques semaines plus tard, son ami s’était révélé plutôt heureux de son sort, déclarant qu’il se sentait bien mieux depuis qu’il dormait paisiblement. Il lui avait expliqué que c’était sa femme qui avait directement appelé son patron pour lui expliquer ses déboires, afin que celui-ci puisse prendre des mesures psychiatriques dans les plus brefs délais. Le lendemain, Jack B. voyait un psychologue. Le surlendemain, il était interné à la maison de thérapie de Santa-Fe.

La publicité le disait clairement, à travers un précepte très simple : « Rêve et crève ». David D. entend encore dans sa tête la voix grave du psychologue très sérieux qui prétend que  »nos peurs les plus obscures, nos frustrations les plus grandes, nos tristesses les plus profondes ne rejaillissent que par les rêves, et qu’en conséquent il est dangereux de continuer de rêver sans consulter ».

Mais David D. ne veut pas se rendre chez un psychologue. D’autant plus que le rêve est loin d’être banal : chaque fois, il est seul, immobile, sur un parking, fixant une immense grande surface Schipper’s, celle-là même qu’il a lui-même l’habitude de fréquenter. Mais le rêve aurait été bénin, quoiqu’ennuyeux, s’il ne s’était agi que de cela : non, en outre, un horrible sentiment de terreur l’agrippe à chaque fois qu’il se rend en rêve devant ce parking vide et ses lampadaires livides qui n’éclairent rien d’autre que le goudron noirci par le va-et-vient sempiternel de foules invisibles.

Il n’ose même pas en parler à sa femme, elle qui a le sommeil si paisible. La vérité, c’est qu’il craint désormais qu’à l’instar de son ami Jack B., sa femme ne décide d’appeler son supérieur. Elle ne lui voudrait aucun mal et ferait cela pour son bien, mais il n’a aucune intention de passer un mois dans un établissement clos pour qu’on lui nettoie le cerveau. Il baisse lentement les yeux sur le joli minois recroquevillé contre son torse, jetant ça-et-là de longues et calmes respirations. La chambre est silencieuse, elle aussi. Les voisins semblent eux aussi couchés, puisque aucun bruit, aucun craquement n’émane des murs et du plafond ; seul le subtil ronronnement des deux cabines de transprogrammation qui trônent quelque part dans le noir paraît accompagner le grincement du lit de David D. alors qu’il repose la tête sur l’oreiller et tire la couette. Il remarque une rainure au plafond, éclairée par la faible lumière lunaire qui filtre à travers les volets fermés. Il faudra qu’il pense à contacter l’accueil de la résidence. Il sent un début de migraine lui agripper la tête ; David D. se frotte doucement les yeux, veillant à ne pas démettre accidentellement ses lentilles à puce. Il en profite pour vérifier sa messagerie, au cas où quelqu’un aurait tenté de le contacter de quelque façon que ce soit. Rien. Tout le monde dort.

Il entrouvre les yeux une nouvelle fois, aperçoit de nouveau la rainure. Zébrée, circulaire, elle commence étendre ses contours édentés à travers la charpente. Elle ressemble à… un ballon. Non, un chien. Non, en fait… A un mouton. Tout en fermant les yeux, il croit encore distinguer les pattes de l’animal qui supporte son épaisse laine. Il revoit subrepticement les images rares et floues d’animaux qu’on lui avait montrés à l’Ecole, il y a longtemps maintenant. Il le voit gambader dans quelque vaste prairie imaginée, quelque part où personne ne le trouverait jamais. Il le voit rire au vent, scander son amour au soleil, rouler dans l’herbe grasse et fraîche. Envahi par le baume narcotique de vieux souvenirs enfantins, David D. sombre petit à petit dans un nouveau sommeil.

David D. avait imaginé un réveil difficile. Il obtient finalement un réveil en sursaut.

Il se redresse tout à coup sur son séant, comme si on venait de le gifler. Paniqué, il met une dizaine de secondes à retrouver la cause de son réveil : ses lentilles qui diffusent dans sa tête une musique cinglante et désagréable. Il frotte ses yeux collés et active les lentilles à puce.

C’est son patron, John E., qui lui envoie un message rouge – un message particulièrement urgent et à lire dans les plus brefs délais. L’esprit déjà lucide, David D. ouvre la note écarlate qui scintille : « Urgent. Rdv tous les trois au Bureau. Détails sur place. Urgent. » Il comprend que ses deux collègues, Jack B. et Léo C., ont dû recevoir le même message. Il amorce un mouvement pour se dépêtrer de ses draps et quitter le lit, mais quelque chose le retient.

Il sourit en caressant le doux visage de Maria D.. Frémissante, à demi-nue, elle lui a entouré le buste de ses deux bras et l’embrasse dans le cou. David D. se laisse d’abord choyer, presque tenté de s’abandonner aux baisers de sa femme, mais se dégage finalement.

– Faut que j’aille au Bureau, c’est urgent, lui confie-t-il sans plus de détails.

Maria D. continue de lui caresser le bras quelques secondes, mais finit par se détourner à son tour. Elle sait d’ores et déjà qu’elle ne le fera pas changer d’avis, d’autant plus alors qu’il est appelé en urgence.

David D. se lève péniblement jusqu’au miroir et se rend compte qu’il arbore de larges cernes. C’est la première fois qu’ils s’étendent autant sous ses yeux exténués. Il enfile nonchalamment son haut de combinaison de travail de chez E-Modo et dévisage le miroir une bonne trentaine de secondes. Il s’en approche jusqu’à ce que son nez frémisse au contact de la glace; sans succès, il affiche toujours la même mine ensommeillée. Mais avec un peu de chance, le fait qu’il ait été réveillé par le message rouge masquerait toute susceptibilité.

David D. ajuste fièrement son uniforme couleur opale, et se retourne pour embrasser sa femme une dernière fois et quitter l’appartement.

L’ascenseur est vide, à cette heure. Tout en marchant vers l’arrêt Jean Rossignol, David D. active ses lentilles et vérifie ses messageries. Il est surpris de ne compter qu’un seul nouveau message : deux photos envoyées par son ami et collègue Léo C..

La première photo est un cliché volé d’une magnifique jeune femme de profil, concentrée sur son Dae-Phone. David D. sourit en lisant le commentaire de son ami : »Le véritable avantage des Schipper’s Eyes ». La seconde photo ne comporte pas de texte mais est du même acabit, dévoilant cette fois-ci une femme de dos, à la silhouette particulièrement élancée. Il lui envoie un simple  »;) » en guise de réponse et cligne des yeux pour retourner à la réalité.

Il parcourt la dizaine de mètres qui le sépare de l’arrêt, loin d’être bondé. Après deux courtes minutes, l’Express arrive et ouvre ses portes dans un chuintement métallique. David D. sort sa carte magnétique, valide son trajet et active de nouveau sa lentille pour jouer à Quick Quiz le temps de l’itinéraire.

Lorsque les portes s’ouvrent devant l’arrêt Georges Milton, David D. descend machinalement de l’Express et désactive ses lentilles. Il lève à peine la tête avant de pénétrer dans l’immense building arborant les gigantesques lettres d’acier « THE UTOPIAN ». Il pousse la porte et pose le pied dans le vaste hall presque vide, fait un bref signe de tête en guise de bonjour vers les hôtesses qui discutent entre elles et se dirige vers l’escalator. Arrivé à l’étage, il traverse le corridor, et jette un regard dans la grande pièce vitrée sur sa gauche. Proprement alignés, soigneusement appliqués, une cinquantaine de pigistes travaillent sans un mot, laissant seulement échapper le cliquetis régulier de leurs machines.  »Pour qu’ils travaillent tous, il a dû se passer quelque chose d’important, pense-t-il. » David D. poursuit son chemin jusqu’à la double-porte marquée des mots  »Bureau d’Information » au bout du couloir, devant laquelle il s’arrête. Il se penche sur la gauche, présentant son œil droit au contrôle habituel, et le scanner lui débloque l’entrée dans un discret cliquetis. Il pousse la porte et pénètre dans une grande salle lumineuse, occupée en majorité par une table immense. Au fond, près des larges fenêtres qui confèrent à la pièce un large panorama sur une Utopia encore matinale, sont assis ses deux collègues, Léo C. et Jack B., et son patron, John E., qui tournent tous trois la tête à son arrivée.

John E. se frotte les mains et présente une chaise vide à David D., entre ses deux collègues.

– Alors, on a oublié ce qu »’urgent » signifie ?, lui demande-t-il du haut d’un sourire sarcastique. C’est sûrement la faute de l’Express encore, non ?

David D. saisit la discrète réprimande et s’assoit sans bruit. John E. le fixe un moment, sans rien dire, et David D. craint qu’il ne fasse une remarque sur ses larges cernes, mais l’homme finit par détourner le regard.

– Je commençais tout juste à expliquer à Léo C. et Jack B. ce pour quoi je vous ai contacté en urgence aujourd’hui, continue John E. en ponctuant comme à son habitude son discours de grands mouvements avec ses mains.

Il marque une pause et jette un coup d’œil plein d’appréhension vers les deux hommes. Il finit par prendre une inspiration et le fixe droit dans les yeux.

– Une grande surface Schipper’s a été bombardée dans la nuit.

David D. sent son estomac se nouer. Plusieurs questions se bousculent dans sa tête.

– Où ça ? C’est grave ?

– La grande surface du quartier Blair. On ne sait pas grand-chose, mais d’après nos informateurs les explosions et les incendies qui s’en sont suivis ont détruit près de quatre-vingt pour cent du bâtiment.

David D. se raidit sur son siège et pince les lèvres. L’idée qu’un endroit aussi sacré puisse être attaqué suscite en lui un regain d’inquiétude.

– On sait qui a fait le coup ?

Le front de John E. se plisse alors qu’il vérifie en activant sa lentille les informations qu’on lui a fournies.

– On ne sait rien. L’alarme a été donnée à 4:35 cette nuit, et les cinq heures suivantes ont permis de contenir l’incendie. Au moment où je vous convoquais ce matin, on nous donnait enfin l’autorisation de nous rendre sur place.

« J’ai vingt-huit pigistes à côté qui bossent en ce moment-même sur ce cas, en diffusant tout ce qu’on sait sur l’événement. J’aimerais qu’on ait de quoi passer au 13 heures, les gars, donc essayez de choper le maximum de trucs une fois là-bas. Ouvrez vos lentilles, je mettrai des pigistes sur le coup pour monter tout ça pour 13h. »

Léo C. acquiesce, son regard bleu perdu dans le vague.

– Arrangez-vous entre vous pour décider de qui présentera le direct. Celui qui ne passe pas à l’écran ni n’enregistre le direct devra recueillir le maximum de témoignages. Qu’il s’agisse de pompiers, de passants, de secouristes, de victimes, de nains de jardins pas encore carbonisés, je veux tout ; ça aussi, les pigistes s’en occuperont.

Les trois hommes se regardent, l’air dubitatif. John E. tape amicalement le genou de Jack B., assis en face de lui, et les observe tour à tour, tous les trois.

– Bon courage, les gars. Ça ne va pas être une journée facile, mais on va y arriver ! Pensez aux audiences qu’on va atteindre aujourd’hui !

La harangue était sûrement destinée à leur remonter le moral, mais David D. se sent plutôt angoissé à l’idée de se rendre sur les lieux de l’explosion. Il jette un dernier coup d’œil muet à ses collègues, remercie John E. d’un signe de tête, et se dresse sur ses deux jambes. Il sent son cœur se serrer quand son patron l’interpelle une dernière fois.

– Au fait, David D., je vois que tu es fatigué. Si jamais tu te sens trop exténué pour travailler aujourd’hui et que tu as besoin de récupérer, fais-moi en part, je remédierai à cela.

David D. acquiesce doucement et sort silencieusement par la double-porte.

Arrivé au fond du couloir, il jette un nouveau coup d’œil dans la salle des pigistes et en aperçoit deux dans la pièce adjacente du fond, penché sur quelque chose. David D. les rejoint, les salue et considère les pilules qui jonchent la table. Avant qu’il ne le demande, l’un des deux pigistes, un jeune homme blond aux cheveux bouclés et à la barbe fournie, s’écarte en lui permettant de se servir, sans interrompre sa conversation avec son interlocuteur. Caféine, morphine, héroïne, pillfoods: David D. a l’embarras du choix. Il emporte finalement avec lui une plaquette de caféine et une autre de pillfoods, goût  »lapin sur son lit de pommes de terre ». David D. remercie le pigiste d’une tape sur l’épaule et sort de la pièce en avalant une pilule de caféine.

Rejoignant ses deux compères, il traverse le hall et descend rapidement la volée de marches de l’entrée. Ils se mêlent tous trois à la foule qui attend patiemment l’Express. Leurs combinaisons opales changent progressivement de couleur alors qu’ils se frottent aux passants.

Ne s’étant jamais rendu au quartier Blair, David D. se penche vers Jack B.

– Tu connais le quartier ?

– Moi non, mais Léo y habite.

David D. réalise que leur collègue est à l’écart, le regard toujours absent. Il devine qu’habitant ce quartier, il devait être particulièrement touché par l’attentat.

– J’espérais ne plus revoir ça de mon vivant… mais je crois qu’on est destinés à rapporter des actes aussi horribles jusqu’à la fin de notre carrière, ajoute Jack B..

Le dernier attentat date de trois ans et à l’époque, David D. était encore un simple pigiste. Il avait vécu le drame sur un écran, loin des plaintes et loin des morts.

– C’est comment ?, demande-t-il dans un souffle.

Jack B. plisse le front et met quelques secondes à lui répondre.

–  Pour te répondre franchement, tu ne regretteras jamais autant d’avoir fait ce métier. On parle de l’horreur des pleurs des victimes, des ruines encore fumantes, des cadavres qui pourrissent dans les cendres, et c’est bien assez pour traumatiser n’importe quel homme. Et l’odeur, David, l’odeur… te poursuit des jours et des jours. Mais y être, y enquêter et être le premier à inspecter les lieux, c’est angoissant au-delà des mots, et c’est une mauvaise expérience qui te restera dans l’esprit un bon bout de temps…

La tirade de son collègue agrippe d’autant plus les tripes de David D..

– Mais bon, c’est notre lot, conclut Jack B. en se tournant vers l’Express qui approche.

« Putain de merde ».

C’est la première pensée qui vient à l’esprit de David D. alors que le noir décor apparaît sous ses yeux.

En passant les innombrables héliporteurs rouges parmi lesquels courent des files complètes de scaphandriers fluorescents, il s’est senti alerté, mais rassuré: quelqu’un avait la situation en main. Mais la vision de l’épais nuage noir qui file encore, non loin, vers le plafond bleu et innocent, lui a brusquement rappelé la gravité de la situation. Il tourne la tête et aperçoit la mine circonspecte de Jack B. et celle, entre panique et colère, de Léo C., le regard fixé sur la colonne de fumée.

Le guide qui les a attendus à l’arrêt de Transport Général, un certain Bob F., un homme à la barbe soignée, les conduit, à travers un essaim de secouristes affairés, jusqu’aux abords de la zone. C’est alors comme si l’horizon avait soudain été déchiré par une main étrangère, avait été mordu jusqu’à l’os par la mâchoire d’un animal sans pitié. La colonne de fumée semble désormais bien légère au milieu de cette ruine chaotique et mortuaire.

La façade de glace si fière de la grande surface a été réduite à néant: les supports d’acier qui n’ont pas fondu pendent lamentablement, soufflés par l’explosion. Les murs, jadis d’un azur flambant et attirant l’œil, sont au mieux en triste état, criblés de trous épars, au pire parsemés de brèches énormes. Comme une plaie laissée ouverte, le bâtiment bée, sans toit, figé dans une dernière supplication hurlée vers le ciel. Seule chose encore reconnaissable, l’enseigne Schipper’s, arbore toujours son écriture fine et élégante, semblant se vanter d’être sortie presque indemne de la faim déraisonnable de l’incendie.

En s’avançant, David D. constate d’autant plus la violence des explosions: ici, il évite un meuble calciné, éjecté hors du magasin; là, il reconnaît un chariot retourné aux grilles presque fondues, à demi enfoui sous les cendres. Pour la première fois de sa vie, David D. sent un frisson inquiétant lui parcourir l’échine au moment de pénétrer dans cette noire antre qui exhale encore la mort, qui ne ressemble plus au Schipper’s qu’il connaît. Il se revoit, enfant, découvrir la joie de courir parmi des forêts d’articles comme un petit aventurier plein d’espoir, se lançant, équipé de son chétif panier, à la quête d’un artefact magique. Il se revoit, innocent, plonger parmi les rayons comme il aurait plongé dans un océan inconnu, dénichant toujours avec fierté quelque chose de nouveau. Mais désormais, ce monde imaginaire n’est plus, l’océan s’est tarit, cette forêt s’est évanouie, emportée par la vigueur mortifère des flammes.

Un plot fondu, plusieurs morceaux de métal: plus il s’aventure dans le magasin, plus les objets que David D. reconnaît sont difficilement identifiables. Rien ne semble avoir survécu aux flammes, pas même les débris d’un missile, d’une bombe, qui aurait pu leur permettre d’identifier les attaquants. Tout demeure noyé sous les sombres décombres qui emplissent encore l’air d’une odeur viciée et méphitique. A côté de lui, Jack B. paraît être arrivé à la même conclusion.

– On sait qui c’est, de toute façon, finit-il par souffler d’une voix rauque. La dernière fois c’était eux; huit cent jours avant, c’était eux ; je ne vois pas pourquoi ils se seraient arrêtés en si bon chemin.

David D. partage l’opinion de son collègue, mais sans preuve pour justifier leurs accusations, leur argumentaire ne valait pas grand-chose.

– On ne trouvera rien ici, déclare-t-il en activant sa lentille un court moment. Il est 11h56, on a encore une heure pour trouver quelque chose de concluant.

Ils sortent, non sans difficulté, du bâtiment et rejoignent Léo C. et Bob F. qui les attendent devant l’entrée, en plein cœur d’une conversation.

– …avoir une chance d’être sauvés, il fallait les amener d’urgence au Grand Éveil, disait le guide. On ne peut pas se permettre de laisser passer cette opportunité.

– Vous avez établi un rapport des victimes, au moins ?, rétorque Léo C..

Bob F. s’apprête à répondre, mais aucun son ne sort de sa bouche. Il se tait, hésitant.

– Vous savez parfaitement que vous ne pouvez pas y avoir accès tout de suite… Je suis désolé, je… je ne peux…

– Pensez aux gens, Bob, l’interrompt Léo C.. Ils doivent savoir. Ils doivent prendre conscience que pour la troisième fois en moins de deux-mille jours, Kabs-Alfda s’en prend à Utopia.

– T’as trouvé une preuve que c’est un coup de Kabs-Alfda, Léo ?, intervient David D..

Son collègue lui adresse un signe furtif de l’index vers l’œil droit et David D. comprend qu’il doit activer sa lentille. Léo C. lui a en effet envoyé deux vidéos, probablement issues des caméras de surveillance, dans lesquelles on distingue nettement les drones de largage noirs à bandes blanches habituellement utilisés par Kabs-Alfda. Une seule chose retient encore David D. d’adhérer à la conclusion de ses collègues.

– Ils revendiquent toujours leurs actes, d’habitude.

– Ça viendra, dit Léo C. en haussant les épaules. Il se tourne ensuite vers Bob F., qui a le regard fixé sur les ruines : « Vous avez pris votre décision ? »

Ce dernier reste muet, manifestement aux prises avec un dilemme.

– Si vous pouviez faire vite votre choix, ça nous arrangerait, le presse Jack B.. Nous avons moins d’une heure devant nous.

– Pensez aux gens, répète Léo C.. Ils doivent savoir ce qu’ils risquent, ils doivent savoir qu’ils ne sont pas à l’abri d’une attaque pareille, et leur exposer l’horreur de la situation dans son entièreté les fera réagir à coup sûr. J’ai habité ce quartier toute ma vie, ma femme aurait pu mourir dans cette attaque. Imaginez, s’ils devaient renouveler leur attaque en plein journée…

– C’est le gouvernement qu’il faut faire réagir, messieurs, non pas le peuple, réplique Bob F.. Chaque fois, ils disent prendre des mesures pour éviter ces attaques à l’avenir; chaque fois, un massacre finit par éclater quelque part, tôt ou tard.

– Si on suit votre raisonnement, il faudrait que les gens ne soient pas au courant d’un tel attentat ?, l’interrompt Jack B. en haussant légèrement le ton. Il faudrait qu’ils se contentent de vivre avec leurs quartiers qui tombent sous les bombes, sans savoir de quoi il retourne ni à quoi ils devraient s’attendre ? Que les familles ne puissent pas faire leur deuil ? Nous avons une certaine…

Mais Bob F. en a assez entendu, et le coupe dans sa tirade.

– C’est bon, je vous laisserai le rapport des victimes. Allez-y, mais je ne veux plus entendre parler de vous.

Au même moment où il prononce ces paroles, il semble déjà les regretter. Il tourne aussitôt le dos aux journalistes et les laisse seuls.

Aussitôt, Jack B. et David D. refont face au bâtiment en ruine et entreprennent de trouver l’emplacement idéal pour enregistrer le direct, alors que Léo C. s’approche des passants qui s’agglutinent derrière les barrières afin d’en interroger un ou deux.

David D. se sent cruellement démoralisé en marchant parmi les landes désolées et figées laissées par l’incendie, qui a dévoré une partie du parking. Seules de froides rafales chargées de cendres poisseuses s’engouffrent dans les bâtiments fantômes de ce paysage amputé. Par endroits, quelques flammes demeurent, maîtrisées à renforts de jets de sable par des hommes en scaphandre orange. Perdus dans ce décor apocalyptique et surréaliste, les deux journalistes avancent avec hésitation, s’enfonçant à chaque pas dans vingt centimètres d’une gadoue mêlée de sable, de cendre et d’eau croupie. Tourmenté par l’odeur rance de grillé mêlée à celle, qui prenait à la gorge, des nuages de fumée qui les agressaient par moments, David D. se sent presque nauséeux. La vue d’un membre humain, probablement un bras, enfoui dans la vase, achève de lui amener un goût amer dans la bouche. Même si son collègue l’avait alerté sur l’horreur qui régnerait sur les lieux, rien n’aurait pu le préparer à ça. Il détourne les yeux et revient sur ses pas.

– Ici, ça ira, non ?, l’interpelle Jack B. en plaçant une main devant sa bouche et son nez pour éviter d’aspirer des cendres.

Il a trouvé une légère butte, derrière le parking, où seuls quelques scaphandriers s’affairent encore. Ici, ils ont en effet vue sur l’entièreté du bâtiment détruit, ainsi que sur les héliporteurs rouges au loin. David D. acquiesce sans conviction. Au même moment, il entend la discrète sonnerie annonçant la réception d’un message. Il active sa lentille : c’est John E. qui lui envoie un compte-rendu de la situation.

David D. apprend ainsi que quelques minutes plus tôt a été arrêté un homme du nom de Frank Z., alors qu’il s’apprêtait à diffuser sur le Forum une vidéo dans laquelle Kabs-Alfda revendique l’attentat du magasin Schipper’s. John E. commente l’information en insistant sur l’urgence d’un reportage. David D. répond qu’ils seront à l’heure pour la diffusion en direct, et reçoit au même moment plusieurs pages de renseignements sur le fameux Frank Z., apparemment sans histoire.

David D. sursaute alors que quelqu’un lui attrape tout à coup le bras gauche. Il désactive sa lentille et reconnaît Jack B.. Il s’apprête à lui demander s’il a lui aussi reçu le compte-rendu de John E., mais remarque que son collègue affiche un air suspicieux et avide. Sans dire quoi que ce soit, il lui tire le bras et lui adresse un discret mouvement de la tête l’enjoignant à le suivre. Intrigué, David D. lui emboîte le pas alors qu’il marche en direction d’un hangar épargné par la furie des flammes. Ils contournent un mur, passent près de plusieurs bennes en acier et parviennent près d’une vieille machine. La curiosité de David D. est plus que jamais avivée, alors que Jack B. lui fait signe d’approcher, en lui intimant le silence d’un simple index devant les lèvres.

Il s’accroupit à un endroit éclairé par un trou béant dans le plafond en verre opaque. Au sol, certaines pièces de métal fument encore, et David D. sent une odeur de brûlé lui agresser les narines.

– C’est pas dangereux de toucher à ça ?, chuchote-t-il.

Son collègue ne répond pas, enfile un gant et après quelques secondes, lève victorieusement son bras, empoignant quelque chose de sombre et de pointu. Il saisit les autres morceaux de métal gris qui gisent autour d’eux, un à un, et les pose devant eux. Après deux minutes passées à récolter les dernières pièces de ce puzzle épars, Jack B. et David D. parviennent à assembler très grossièrement un objet longiforme, sombre et lisse.

– Alors là, mon ami, déclare Jack B. en pointant un index fier sur l’obus brisé, on tient quelque chose de gros.

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