Lire ou regarder un film ?

Il y a de cela quelques semaines, La Giclée vous proposait de répondre à un sondage intitulé « Lire ou regarder un film ? » Une question proche du dilemme, à en croire les résultats plutôt serrés du sondage : 45% des étudiants préfèrent en effet regarder un film, contre 38% d’adeptes de la littérature. Mais quelles sont les raisons de ces préférences ? Analyse.

Vous l’avez compris, cet article est un article sérieux. C’est devant l’apparent recul de la littérature au profit du cinéma, et plus largement, de l’audiovisuel et des nouvelles technologies, que nous est venue l’idée de cet article. Mais l’on ne peut pas se baser sur des impressions, sur des instincts ; il nous fallait des chiffres, et c’est pour cela que nous avons fait appel à vous, étudiants.

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Bien sûr, pour démontrer un recul, il aurait fallu réaliser un sondage identique en amont, il y a cinq ou dix ans, ou alors en organiser un autre dans le futur, avant d’émettre une quelconque hypothèse. Mais là est tout l’intérêt du sondage: vous amener à faire un choix entre ces deux activités que sont la lecture et la visualisation d’un film, afin de définir les raisons de cette préférence. Et pour cela, un autre sondage espacé dans le temps, ou encore une simple question supplémentaire « Lisez-vous moins ? » n’aurait pas pu livrer de résultats plus exhaustifs.

Et, finalement, les résultats sont loin de souffrir d’un immense écart. Seuls 7 points séparent la lecture de la visualisation d’un film. Pourquoi ? Les justifications sont extrêmement variées. En ce qui concerne la préférence pour les films, la « flemme » est souvent évoquée, signe qu’un film est le plus souvent vu comme un moyen de détente et de divertissement, mais on retrouve également le fait que les films sont plus courts, et prennent donc moins de temps, ou alors que là où l’on pourra partager un film avec ses amis et le voir ensemble, le livre semble, selon les sondés, constituer une activité au mieux solitaire, au pire ennuyante.

Toutefois, le livre a également ses adeptes. Les étudiants citent en majorité l’immersion instantanée que procure la littérature, le besoin de faire fonctionner son imagination ou de s’évader dans un univers littéraire. Paradoxalement, certaines personnes jugent le livre comme étant plus facile à consulter dans le temps : « on le lit cinq minutes, on peut le poser, le reprendre quand on veut, chose impossible avec un film ».

Le sondage ne s’adressant qu’aux étudiants, il est difficile d’exploiter ces résultats pour en faire une analyse globale de la société française. Il est difficile, tout simplement d’ailleurs, de tirer des conclusions générales devant un tel florilège de réponses. Aussi, avant d’aller plus en avant dans nos analyses, nous vous proposons une interview à ce sujet de Tristan Vigliano, maître de conférences en lettres modernes :

La Giclée : Le sondage va en faveur des films à 45%, contre 38% pour la lecture et 17% pour les indécis. Comment expliquez-vous ce résultat ?

Tristan Vigliano: Cela m’étonne d’abord que si peu de monde ne se prononce pas. Certes, regarder un film est une activité plus facile que la lecture, mais ce sont deux activités qui demeurent différentes. Ceci dit, je comprends cette préférence: aujourd’hui, nous avons beaucoup plus de difficultés à lire des textes longs – il ne faut d’ailleurs pas oublier que la lecture d’un livre nécessite au moins quatre ou cinq heures, voire des jours, quand un film dépassera rarement les trois heures. On est de plus en plus sollicités par les écrans, par les nouvelles technologies, qui amenuisent nos facultés de concentration et je pense que c’est pour cette raison que l’on a de plus en plus de mal à lire. De plus, on est devenus impatients: l’audiovisuel et les nouvelles technologies cultivent l’immédiateté, chose impossible avec un livre, surtout s’il est long. Enfin, je dirais que notre mémoire change. Nous sommes davantage dans la spontanéité, dans la mémoire à court-terme, tout est dans l’instant, et lorsqu’on a affaire à un livre, il faut se souvenir, imaginer, beaucoup plus que lorsqu’on a affaire à un film. J’ai d’ailleurs remarqué, dans mes cours, que l’attention baissait considérablement dès lors qu’ils n’étaient plus illustrés par des images.

LG : Nous avons également noté que 85% des adeptes de la lecture sont des femmes. Peut-on parler d’une lecture qui se féminise ?

TV : Je vais vous apporter une réponse un peu cliché, mais je pense que dans la société actuelle, pour résumer grossièrement, on a tendance à apprendre aux garçons à compter – car les postes à responsabilité induisent de savoir compter – et aux filles à lire. D’ailleurs, ce résultat n’est pas anodin puisque dans les filières de lettres, on retrouve un pourcentage semblable d’étudiantes.

LG : Pensez-vous que la catégorie socio-économique dans laquelle une personne grandit puisse avoir une quelconque incidence sur le choix proposé dans ce sondage ?

TV : En tant qu’enseignant, je me dois de mettre au programme des textes accessibles financièrement. Cependant, les bibliothèques requièrent le geste d’aller dans un endroit pour lire ou chercher un livre, et encore une fois, étant donné que nous sommes de plus en plus dans la spontanéité, voire dans la facilité, c’est un réflexe qui nous vient de moins en moins. Et, malheureusement, c’est un cercle vicieux: si moins de gens lisent, il y aura moins de bibliothèques, et donc moins de gens qui lisent… etc.

LG : Peut-on parler d’un déclin de l’intérêt pour la littérature ?

TV : Je pense qu’on peut surtout parler d’un déclin de l’intérêt pour la lecture de textes longs. Car il y a d’autres formes de lecture: regarder un film, ou même une vidéo sur Internet, sont des formes de lecture. Parce qu’au final, je dirais qu’aujourd’hui, au regard de tous les moyens d’édition possibles, la littérature est plus florissante que jamais.

LG: Peut-on parler d’un impact négatif  de l’audiovisuel sur cet intérêt pour la lecture de textes longs ?

TV : Un impact, forcément, puisque comme je vous l’ai dit, l’image, la vidéo, les nouvelles technologies ont modifié notre faculté de concentration. Toutefois, il ne faut pas oublier que l’audiovisuel et les nouvelles technologies permettent aussi un accès aux textes anciens que le texte seul ne permettait pas, ou alors à un coût très élevé.

LG : Dernière question, enfin, bien que vous y ayez déjà quelque peu répondu: pour vous, lire ou regarder un film ?

TV : Personnellement je ne peux que choisir les deux. Lire requiert plus de temps, bien sûr, mais pour moi ce sont deux activités trop différentes pour que je puisse m’exprimer sur une préférence. On ne fait pas l’un ou l’autre pour les mêmes raisons.

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« Illustration très bien trouvée de cet article génial » (citation de l’auteur – La Giclée n’est en rien responsable de ces propos)

 

Cette entrevue permet en particulier de mettre le doigt sur un défaut de l’opposition faite jusqu’alors: opposer lecture et visualisation de films se révèle effectivement obsolète dès lors qu’on assimile qu’il existe plusieurs formes de lecture.

Il serait alors plus sensé de parler de lecture de textes longs et de lecture de l’audiovisuel.

Il serait aussi plus sensé de parler d’une lecture de textes longs qui s’amenuise, rongée par une nouvelle forme de lecture, plus volatile, plus instantanée, engendrée par les contenus plus courts, plus accessibles et moins complexes de l’audiovisuel.

La généralisation que je viens de faire est néanmoins discutable et ouvre de nombreuses pistes de réflexion : bien que le cinéma soit avant tout vu comme un divertissement, il demeure un art, aussi riche que la littérature. Doit-on pour autant le blâmer pour proposer un contenu plus court et plus accessible ? Par ailleurs, les séries, de plus en plus plébiscitées par le biais d’Internet (plate-formes de streaming légal, téléchargement), s’étalent sur des heures et certaines d’entre elles tendent à faire reconnaître ce format audiovisuel en tant qu’art (Breaking Bad), alors au nom de quelle légitimité pourrait-on lui préférer la littérature ? Et peut-on réellement parler d’une légitimité de la littérature, sous prétexte que c’est l’art qui parcourt le plus nos programmes scolaires et que c’est l’un des arts les plus anciens ?

Il serait bien trop complexe et alambiqué d’explorer, le temps de cet article, les différents profils des adeptes de tel ou tel art. Nous pouvons cependant tirer certains enseignements de cette étude « Lire ou regarder un film » : la littérature suscite de moins en moins d’intérêt, et les raisons qui reviennent le plus sont le temps qu’elle requiert, son hermétisme et le fait qu’il faille faire l’effort d' »imaginer » ; alors peut-être est-il temps que la littérature actuelle se mette à jour et s’adapte aux goûts de notre société, en présentant un style plus « imagé ». Ce qui ouvre une nouvelle piste : est-ce à la littérature de s’adapter à la société, ou l’inverse ? Doit-il nécessairement y avoir une « adaptation », si elle compromet l’essence de la littérature ? Quant à l’audiovisuel, à ces nouvelles technologies qui amoindriraient notre faculté de concentration, ne devraient-elles pas se vouloir plus complètes, plus complexes ? Ne devraient-elles pas se mettre à élever, plutôt qu’à flatter ?

C’est une dernière problématique qui émerge alors que nous allons mettre un terme à cet article. « Élever plutôt que flatter » est une définition fréquente du rôle de l’art, et pour le moment, force est de constater que les nouvelles technologies (même si, bien sûr, les e-books ont pu constituer un nouvel essor de la littérature), les réseaux sociaux, le cinéma et les séries de divertissement pur exercent plutôt l’inverse de cette définition. Évidemment, tout le monde n’est pas artiste, tout le monde n’a pas à l’être ; et le divertissement, la flatterie n’ont pas forcément à être blâmés.

Mais sur une planète de plus en plus mondialisée où ne cessent de grimper les extrêmes politiques, où l’individualisme règne, où la télévision propose des contenus de plus en plus vides, où la haine pour autrui conduit à des guerres et à des discriminations, élever le débat, les conversations, les textes en tous genres, ne serait-il pas de bonne augure ?

Sur une planète où les médias deviennent la petite voix qui susurre au fond de notre tête (pour ne pas faire l’analogie avec le petit démon qui nous pousse vers nos plus bas instincts), prendre du recul, prendre l’initiative de connaître par nous-mêmes et non pas par un intermédiaire médiatique, ne serait-il pas aussi de bonne augure ?

« Lire ou regarder un film ? » n’est plus une question importante, et elle se fond dans une problématique bien plus fondamentale, bien plus nécessaire : cultiver l’ouverture d’esprit et le sens critique, ou bien se contenter de suivre ?