Insomnie

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Cyril Shply

« – Reprenons, M. Schmitt, si vous le voulez bien. »

Le regard noir et le palais salé, j’escalade encore les bords du Rhône, simiesque et lunatique dans son étrange langueur. Là-haut, les feux d’artifice constants s’adressent à la Lune à la manière d’un feu follet obsédé et idiot. « Elle ne te répondra jamais, fais-toi une raison. Quiconque pense avoir une réponse de la Lune a perdu la raison. Un peu comme toi, mon garçon, à te parler continuellement à toi-même. » Je reste là, aussi volatile qu’inutile, à observer ces douces lueurs du ciel sans intérêt aucun.  » C’est beau, hein ? »

« – Reprenons, M. Schmitt, si vous le voulez bien. »

« Oui, mais si je le veux bien seulement. Non mais alors, hein. Il faudrait quand même pas qu’on m’oblige à prendre, à reprendre sans cesse, et ce, sans aucune once de politesse ! » Quelle arrogance. Quelle tragédie ! Et reprendre quoi, où ? Comment ? Je n’ose même pas demander « pourquoi » tant le sens même de ce mot n’est que néant. « Et pourquoi ci, et pourquoi ça ? » Eh, mon garçon, si quelqu’un sur cette Terre était capable d’expliquer quoi que ce soit, avertis-moi en immédiatement.

« – Reprenons, M. Schmitt, si vous le voulez bien. »

Quelle tragédie, en effet. Je me revois encore agripper ce téléphone d’une main tremblante, râler contre cette pauvre application de notes qui n’a rien demandé, et parcourir ce maigre clavier pour y jeter des mots bien palots. Une tragédie. Pas à la manière des vraies tragédies d’une autre époque, celles que l’on savait écrire, ça non, surtout pas. Non, je parle des tragédies modernes, celles qu’on n’écrit plus mais que l’on respire, qu’on expérimente au quotidien, sans aucun critique littéraire pour nous expliquer en quoi cette assonance ou cette rime, en quoi cet accident ou ce crime, résonnent à nos oreilles comme une injustice impardonnable; en quoi l’instabilité de nos vies, en quoi la mauvaise qualité de nos scenarii nous incombe. En quoi l’on peut encore agir sur nos malheureux destins, quelques siècles avant d’avoir disparu dans nos tombes.

« – Reprenons, M. Schmitt, si vous le voulez bien. »

J’y songe: M. Schmitt, ça sonne quand même bien comme un nom cliché d’allemand, non ? Qu’est-ce qu’on attend de moi ? Que je brode une épopée guerrière sur les batailles historiques de la Seconde Guerre mondiale ? Que je peigne avec noirceur la monstruosité des hommes, ou alors que je vous divertisse en vous racontant une histoire avec des nazis qui font peur ? Attention, méchants les nazis, très très méchants, sinon il se pourrait bien que ce texte ne voit jamais le jour. Moi, complotiste ? Jamais !

« – Reprenons, M. Schmitt, si vous le voulez bien. »

Tiens, vous êtes encore là. Étonnant. Êtes-vous simplement fascinés par les élucubrations d’un fou, ou alors cherchez-vous encore du sens à mes propos ?

« – M. Schmitt. Reprenez-vous, s’il vous plaît. »

Ou peut-être… À moins que… Vous vous plaisez à me voir ainsi en cage, enchaîné aux barreaux que j’ai moi-même créés ?

« – M. Schmitt. S’il vous plaît. »

De la solitude, du pain et de l’eau

Qu’émerge enfin, la vérité de notre lot

À tous, méritants comme vilains, idiots

Comme génies, éveillés comme assoupis

« – M. Schmitt. »

Hmm. La dernière ne rime pas, n’est-ce pas ? Que voulez-vous ? On ne peut pas passer pour un génie à tous les coups.

Déjà que même enchaîné, j’ai pu assister à la désertion du zoo.

Déjà que même exposé, j’ai pu compter les derniers visiteurs quitter le parc, nous laisser derrière eux. Optimiste, je pensais n’être seul que pour la nuit. Mais ils ne sont jamais revenus. Une poignée d’entre eux repasse parfois devant nos cages, mais les regards qu’ils nous portent se font rares. Alors, nous dépérissons. Nous guettons l’entrée du zoo, affamés de nouveaux visiteurs. En tendant le cou, on les remarque, dans le parc d’en face, un parc beaucoup plus beau, beaucoup plus bruyant, beaucoup plus grand. Souvent, de brefs rires s’en échappent. Des ricanements sournois, qu’on entend désormais jusque dans notre sommeil. J’ai vu certains de mes congénères s’échapper de notre zoo, laissé à l’abandon, pour rejoindre celui d’en face. Mais la plupart revinrent bredouilles, leur dignité entre les jambes. Seuls un ou deux chanceux avaient pu se faire une place dans le parc d’en face. Et pouvait-on réellement les appeler chanceux ? Non, ils étaient réduits au mieux au rang de marionnettes, au pire au rang d’escrocs. Sans oser se regarder, nous attendons, pourrissant dans nos cages respectives. Quelques années plus tard, sans davantage de nouvelles des visiteurs, une réflexion me vient cependant. « Qui est le prisonnier, en fin de compte ? Moi ou eux ? »

« – Reprenons, M. Schmitt, si vous le voulez bien. »

J’ouvre les yeux. Autour de moi, rien n’a changé. L’obscurité pénètre chaque recoin de la pièce, sans jamais affecter mon éveil. Je soupire de dépit; j’ai beau penser à tout, des plus beaux tableaux aux pires gribouillages de l’humanité, mon esprit demeure ancré dans cette noire réalité. Une idée me vient tandis que l’insomnie me murmure à l’oreille, une dernière fois:

« – Reprenons, M. Schmitt, si vous le voulez bien. »

J’allume une Gitane et j’attrape mon téléphone portable. Ça pourrait faire un bon texte. Je porte la clope à ma bouche, réfléchis.

Pourquoi Schmitt ? Aucune idée.