La salle Wagram du L.O.L: Usage du rire en politique

Selon Rabelais, le rire est le propre des femmes et des hommes. Ok, ça me va. Mais Quid des femmes et des hommes qui font de la politique ?
Rigolent-ils comme nous ? Sûrement. Même Alain Juppé serait capable de fondre en larmes si on le chatouillait. C’est mécanique, ça marche pour tout le monde. Certes, mais enfin en politique, ce n’est plus de la mécanique, c’est de la séduction.
Voyez Obama, pendant son mandat, il a diverti toute la partie du monde libre qui avait accès à internet. Maintenant, il est ami avec le couple Jay-Z/Beyoncé.
Preuve que le rire est bien l’une des meilleures techniques de communication.

En France, les humoristes sont moins bons. Surtout depuis Louis C.K.
Mais enfin pour ceux qui avaient la chance, jeudi soir, d’être devant le débat de la primaire de droite et du centre, c’était un bon moment… Comiquement parlant, bien sûr. On a bien rigolé et eux aussi ! Mieux que le Marrakech du rire, le combat salle Wagram a été la démonstration de l’utilité de tous les usages du rire en politique . Mais le rire est un art, et non une science, par conséquent il est très difficile de définir le bon usage du rire en politique. Sauf pour lui :

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Lors d’un débat télévisé qui met en scène un affrontement politique, la finalité est électorale. Le candidat s’adresse à un public qui se fait le locuteur de son discours. Mais les téléspectateurs/électeurs ne sont pas présents. C’est un corps absent mais qui détermine cependant tout le cadre du débat.
Il y a donc plusieurs niveaux d’énonciation: d’une part ce que les gens, dans la petite boîte noire, disent entre eux et ce que cela produit sur nous (idées, sentiments etc.).

Petite complexité en plus, il convient de séparer deux catégories de rire selon les travaux de Marion Sandré : Mimique et politique. Analyse des rires et sourires dans le débat télévisé.
– Le rire/sourire initié par l’interlocuteur (celui qui parle).
– Le rire/sourire initié par le locuteur (celui qui écoute).

Lors du débat de jeudi soir, Jean-François Copé s’est particulièrement bien illustré.
Il a d’abord fait sienne la maxime de Napoléon : « Il faut toujours se réserver le droit de rire le lendemain de ses idées de la veille. », en évoquant son estimation lointaine du prix du pain au chocolat : « Moi je fais mes erreurs, le prix d’pains au chocolat mais enfin tout le monde ici fait les siennes ». La salle, hilare, s’en donne à cœur joie. L’auto-dérision lui permet ici de dépasser la honte de sa récente erreur.
C’est ce que Marion Sandré nomme un « effet consensuel », qui permet une connivence entre le candidat et le téléspectateur.
En se moquant de lui-même, Copé coupe l’herbe sous le pied à ceux qui voulaient la lui tondre et paraît toute de suite plus humain (restons prudent quand même, il s’agit de JFC).

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Jean-François Copé interprétant Rocket-Man, dans l’espoir d’être autre chose que lui-même

 

On peut voir une autre utilisation du rire/sourire chez Nathalie Kosciusko-Morizet. Face à un Nicolas Sarkozy paternaliste qui lui rappelle « sa nomination », NKM attaque Sarkozy avec un grand sourire sur le Grenelle de l’environnement et ajoute  à propos de la fameuse nomination « qu’il n’en aura plus l’occasion ». Sarkozy esquive l’attaque sur le Grenelle, le rire de NKM permet à la candidate de marquer son opposition à l’ancien président sans pour autant prendre la parole.
Le rire, ici, sert moins à NKM à se valoriser qu’à nuire à l’image de Nicolas Sarkozy. On parle « d’effet dissensuel ».

En face, Nicolas Sarkozy ne peut également s’empêcher de sourire. Mais sans pour autant que son rire ait la même finalité.
Ce sourire appartient à l’autre catégorie : celle des réactions produites par le locuteur, la personne qui écoute : pour contrer la virulence des propos sur le Grenelle, Sarkozy, en souriant, dédramatise l’attaque et se montre sûr de lui. On parle « d’effet atténuateur ».

Plus tard dans l’émission, Nathalie Kosciusko-Morizet, suite au lapsus de Jean-François Copé, ne peut s’empêcher de rire à gorge déployée. Une réaction très appuyée qui s’est vite retrouvée virale. Ici, le rire traduit la réaction moqueuse de NKM et amène le téléspectateur à rire avec elle. On parle d’« effet amplificateur ». Étant donné que tout le public de la salle Wagram s’est marré, Jean-François Copé y compris, on peut penser que personne ne prend ce pauvre JFC au sérieux.

Enfin la dernière caractéristique du rire en politique : le rire comme « effet révélateur ».
Il s’agit ici de l’extériorisation d’un sentiment chez le locuteur, généralement dans le but de nuire à l’interlocuteur. On peut remarquer ce comportement chez Nicolas Sarkozy qui ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire lorsque la parole est donnée à Jean-Frédéric Poisson (Jean-Fredo pour les intimes).

Cependant, il est un dernier rire qui nous concerne plus directement. Celui-ci nous extrait des rapports entre les hommes et les femmes politiques. Il s’agit du nôtre… de rire. Comment rions-nous face à eux ? S’il est toujours sain de rire des représentants politiques qui nous gouvernent, il ne faudrait pas au contraire tomber dans l’écueil du rire de « divertissement ». Loin de la satire, qui a toujours existé.
Il s’agit du rire initié, en particulier, par les émissions de Yann Barthès (Le Petit Journal et Quotidien), ou de Cyrille Eldin (Le Supplément, Le Petit Journal). Cet humour-là, que l’on retrouve dans beaucoup de nouveaux format télévisuels, s’attaque uniquement à la forme. C’est plaisant et parfait pour manger ses pâtes devant. Mais au final, cet humour-là sert la classe politique, puisque l’attention donnée aux travers du politicien maladroit, nous détourne de l’information en elle-même ou d’une possible critique globale.
L’info-entertainement est une fausse impertinence, une caution érigée en radicalité. Les limites du cadre établi. Déjà en 1967, Guy Debord ne s’y trompait pas lorsqu’il écrivit dans son livre la Société du Spectacle: “La conscience spectatrice, prisonnière d’un univers aplati, borné par l’écran du spectacle, derrière lequel sa propre vie a été déportée, ne connaît plus que les interlocuteurs fictifs qui l’entretiennent unilatéralement de leur marchandise et de la politique de leur marchandise. Le spectacle, dans toute son étendue, est son « signe du miroir ». Ici se met en scène la fausse sortie d’un autisme généralisé ».

Le rire vide tourne en boucle.