L’Éloge de la confusion – Substance, New Order, 1987

Mai 1980: Joy Division, groupe de rock en pleine ascension, se dissout à la suite du suicide de son chanteur, Ian Curtis. Peter Hook, Bernard Sumner et Stephen Morris, les trois artistes restants, décident toutefois de continuer leur aventure musicale commune, en fondant un nouveau groupe, New Order. Après plusieurs albums qui reçoivent un bel accueil, ils sortent en 1987 une compilation, intitulée Substance.

 

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Avant que je ne vous parle de cette compilation, une petite mise en contexte s’impose. Joy Division était un groupe reconnu pour son style noir, voire gothique, qui transparaît dans Unknown Pleasures, leur album le plus célèbre. Or, New Order présente un style bien plus léger et onirique : finis les riffs de basse sombres et la voix lugubre de Curtis, place à une ribambelle (je vous jure que ce mot existe encore) de claviers synthétiques et à un ton bien plus new-wave.

Mais qu’est-ce que la new-wave, ou synthpop ? C’est un courant underground né dans les années 70, fils illégitime du rock et de quelques claviers électroniques, que l’on retrouve surtout au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. D’ailleurs, si ce mouvement s’est éteint depuis un moment, quelques groupes rassemblent encore aujourd’hui un public important : Depeche Mode, ou The Cure pour ne citer qu’eux.

Et New Order, dans tout ça ? Le groupe originaire de Manchester parvient à tirer son épingle du jeu en multipliant des albums électriques et dansants, jusqu’à aboutir à une compilation chronologique de leurs singles: Substance. Et cette chronologie, justement, c’est tout l’intérêt de cette compilation, parce qu’elle permet, d’une part, de voir l’évolution du groupe dans le temps, et d’autre part, de voyager tout en musique à travers les années 80.

J’en viens à la raison qui m’a poussé à vous parler de cet album. J’ai une connaissance musicale des années 80 très axée sur le rock, et lorsque j’ai écouté pour la première fois Substance, je n’y ai rien vu d’extraordinaire ; rien d’autre, en tout cas, qu’un enchevêtrement de sonorités plus kitschs les unes que les autres. Et puis, au fur et à mesure que je me repassais l’album, chaque morceau se dégageait petit à petit des autres, avec ses différences, ses tons; en un mot : son identité. On finit par s’habituer à chaque mesure, à chaque note, au point qu’elles nous traversent le cerveau avec une évidence frappante, comme une averse de nostalgie qui nous ramènerait peu à peu nos souvenirs oubliés, avec leur vigueur et leur authenticité du premier jour.

Vous pouvez cliquer sur le minutage à la droite des titres pour écouter la musique sans devoir vous taper l’album en entier.

1. Ceremony (1981) 0:00

La compilation s’ouvre sur Ceremony, l’un des deux morceaux à avoir été écrit par le groupe à l’époque Joy Division. L’album semble s’éveiller d’un somme, éclaircissant nos oreilles de sonorités claires et rêveuses. La voix de Sumner s’élève comme la résurgence d’un rêve encore à moitié enfoui sous les oreillers, et la basse donne un rythme dynamique et enthousiaste à ce prélude à New Order. Par la suite, Ceremony s’emballe, alternant entre les refrains effrénés de Sumner ponctués de riffs et mélodies plus douces jouées au clavier, qui ont notamment pu inspirer le duo américain Beach House.

2. Everything’s Gone Green (1981)  4:23

Si l’on pouvait déceler quelques restes de la mélancolie de Joy Division dans Ceremony, c’est en revanche plus complexe pour Everything’s Gone Green. Cette fois, l’album est lancé, le groupe également, et ça se ressent dans les mélodies, beaucoup plus axées sur l’électronique, beaucoup plus emballées, et déjà empreintes d’un kitsch que l’on sait propre aux années 80. La voix de Sumner et les accords exhalent une sorte de brouillard musical enivrant, dansant, qui introduit un thème : la confusion. (It seems like I’ve been here before  est répété quatre fois en guise de deuxième couplet). Après le réveil, c’est le morceau de la motivation, de la volonté pour New Order, mais aussi celui de l’émergence du flou, de la désorientation, amenée par un festival de claviers qui ne fait que commencer.

3. Temptation (1982) 9:53

Juste après Everything’s Gone Green, Temptation semble repartir sur une base enthousiaste, légère, en reprenant notamment le ton éthéré qui caractérisait Ceremony. Et si la voix matinale de Sumner rejaillit, on retrouve déjà une touche romantique, voire fleur bleue, abordée avec une désinvolture totale. Guidée par les rythmes incessants et irrésistibles des claviers, Temptation se mue petit à petit en une sérénade géniale, entre profondes mises en valeurs de sentiments amoureux et négligence naïve. Une négligence jeune, badine, presque libertine, transfigurée par Bernard Sumner, tantôt plein de désillusion, tantôt joyeux et amoureux. Les claviers eux-mêmes semblent bondir comme s’ils retrouvaient la force de l’âge, accélèrent soudainement, dessinent une scène, une séduction, un être aimé, qui résonnent en l’auditeur comme le souvenir d’une tentation oubliée.

4. Blue Monday (1983) 16:52

Survient alors le morceau le plus connu de la discographie de New Order : Blue Monday. Principalement composé d’une superposition de mélodies synthétiques jouées au clavier, il nous emporte dans un trip psychédélique totalement en rupture avec les trois musiques précédentes, à la différence que l’on retrouve ce rythme dansant et ces notes éthérées. Sauf que si Blue Monday semble, dans son ambiance, être une musique assez barrée et complètement kitsch, Sumner et ses compères revisitent en réalité le thème de la désillusion précédemment abordé, à travers une litanie de rupture presque cynique, assez déroutante et inconstante, à en juger le long outro instrumental. Un outro profondément marqué par la solitude, le regret, le chagrin et, quelque part, parfait pour introduire le cœur de la compilation, le cœur de New Order : Confusion.

5. Confusion (1983)  24:21
6. Thieves Like Us (1984)  29:04

Parler de ces deux musiques l’une après l’autre n’aurait pas vraiment de sens, tant leur sujet se rejoint, et tant leur essence profonde, leur musicalité, est semblable et s’inscrit dans un ensemble logique. Dans la continuité de Blue Monday, Confusion démarre dans une explosion de sonorités kitschs à laquelle vient s’ajouter la voix désinvolte de Sumner, qui vient s’épancher dans une longue litanie qui s’étend jusqu’à l’outro. Le chanteur, posé en victime déroutée d’un amour incertain, dépeint ainsi sublimement les frasques ambiguës et tortueuses du Doute, dépeint même un Éloge de la Confusion coincé entre synthétiques mélancoliques et riffs rageurs.

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New Order
en live à la BBC en 1984 – Crédits : MidnightPunk

Et c’est justement cette mélancolie qui fait l’essence de Thieves Like Us : le morceau commence par une mélodie de synthé douce, éthérée et rêveuse, bientôt rejointe par une basse qui pose un fond relativement onirique. Thieves Like Us progresse alors à travers un rythme à la fois triste et dansant, mélancolique et fiévreux, dans une suite de kicks et de claviers doux et kitschs. A écouter cet enchaînement plusieurs fois de suite, il paraît évident tant la structure du morceau est cohérente et authentique : un début onirique, auquel succède une basse âpre qui instaure un doute imminent, suivi d’une longue ballade mielleuse et optimiste. Thieves Like Us, le temps de quelques mesures, nous renvoie à notre propre jeunesse, notre propre naïveté passée, nous replace dans la nostalgie pesante de ces soirées ambigües et oubliées qui tiraillaient nos cœurs entre curiosité, innocence et déception. Sumner, dont la voix empreinte de naïveté flotte sur la mélodie des synthétiques, pose là une sérénade grotesque, presque burlesque (« It’s called love« ), non pas dédiée à un être aimé, mais à l’Amour tout entier. Et ce ridicule assumé, ce kitsch avoué, rend Thieves Like Us plus sincère et lyrique que jamais, nous gratifiant même de palabres enfantines hors du contexte, et magistrales au sein de l’univers de New Order (« Love is the air / That supports the eagle« ). Continuité logique de cet éloge incertain à l’Amour et à la Confusion, l’outro instrumental pointe alors progressivement vers la désillusion, résurgence évidente de la naïveté et de la résignation mêlées qui pèsent sur les deux morceaux.

7. Perfect Kiss (1985) 35:41

Perfect Kiss apparaît également dans la continuité logique des deux morceaux précédents. Le morceau s’ouvre sur des synthés abrupts et des percussions effrénées mais diverge ensuite vers une fausse légèreté entre faux espoirs et naïveté croissante. Cette fois-ci, l’Amour est considéré avec plus de recul, plus de maturité, plus de sérieux : New Order a grandi. La cacophonie des synthétiques rugueux du long outro succède peu à peu à la nostalgie, tout en laissant une grande place à une mélancolie omniprésente, mais beaucoup plus assumée et assurée, moins confuse.

8. Subculture (1985) 43:43

La suite de la compilation, et donc la suite de la discographie de New Order, continue majoritairement d’exploiter les thèmes de Perfect Kiss, penchant même beaucoup plus vers des synthétiques plus joyeux et dansants. La mélancolie est toujours présente dans les paroles, mais Sumner partage, pour ce morceau-là en tout cas, la partie chant avec un chœur féminin qui dynamise et allège la musique, empreinte d’un ton plus pop.

9. Shellshock (1985) 48:31

C’est par des synthétiques aux allures de violon que démarre Shellshock. Toujours dans un registre assez pop, New Order joue cependant à fond la carte du kitsch, usant de sons de trompettes en fond, de choeurs ou d’une profusion de sonorités qu’on attribue à l’univers des années 80 sans hésiter une seule seconde. Le résultat reste très entraînant, notamment grâce à un refrain qui reste immanquablement en tête (« It’s never enough« ) et à la voix de Bernard Sumner qui parvient à rendre aux années 80, le temps d’une musique, sa classe et son prestige.

10. State of the Nation (1986) 55:00

Au-delà de l’évolution des thèmes qui leur sont chers, New Order a toujours touché à presque tous les registres, de la synthpop au rock en passant par la funk. Morceau guidé par une basse légère et funky, State of the Nation en est la preuve. Mettant en scène une solitude contextuelle offrant une critique abstraite de la politique britannique contemporaine, le morceau oscille entre mélancolie des synthétiques et guitares dansantes ou rageuses, qui débouchent sur un solo remarquable.

11. Bizarre Love Triangle (1986) 1:01:32

Après une parenthèse pop et funk, New Order revient aux sources en 1986 avec Bizarre Love Triangle, musicalement très proche de Ceremony. Morceau de nouveau très dansant versant abondamment dans le kitsch, notamment par la mélodie de synthétique dominante, il synthétise parfaitement l’énergie et le style New Order, ce qui en fait, par ailleurs, l’une des musiques préférées des fans: une musique absurde, rêveuse, aux sonorités grotesques et désuètes, mais dont la cacophonie folle vous entraîne forcément.

12. True Faith (1986) 1:08:16

Et cet esprit de synthèse d’une production de huit ans se poursuit dans True Faith, ce qui justifie plus que jamais le choix de cette compilation sortie en 1987, un an plus tard. Musique dominée par la voix de Sumner incarnant un drogué établissant un bilan sur sa vie, elle dépeint, entre amertume et mélancolie, les regrets d’un homme, le tout sur des synthétiques dansants une fois de plus totalement paradoxaux.

 

En me lisant ou en écoutant de simples bribes de l’album, vous aurez sûrement eu la sensation de découvrir d’un album kitsch, désuet, périmé. Il est vrai qu’après avoir répété le mot « kitsch » dix fois, vous pourriez être rebuté par cette compilation. On se dit souvent que tel groupe, tel album, tel genre ne nous plaira pas parce qu’on a des préjugés sur celui-ci : la musique des années 80 est ringarde, le métal est une musique de sauvage, le rap se résume aujourd’hui à Jul et Maître Gims, etc. Et croyez-moi, avant l’écoute de cet album, je n’étais pas le plus fervent admirateur de la synthpop des années 80.

Mais c’est l’une des choses qu’une telle découverte m’a appris : ne jamais refuser de s’ouvrir à de nouvelles musiques, à de nouvelles formes artistiques, tant elles peuvent toutes réserver de nouvelles émotions, révéler une nouvelle facette de soi-même. En espérant vous avoir donné envie de revenir, le temps d’une heure, au cœur de la musique anglaise des années 80, je vous souhaite une bonne écoute de cette perle que je tenais à vous partager.

Kitsch.