Osez être créateur #2 : interview de Léonard Bouilhol

Vous l’avez sans doute remarqué, mais ce qui nous importe à La Giclée, c’est votre culture, musicale comme cinématographique, sociétale comme littéraire, politique comme etc. C’est dans cette même dynamique que nous vous avons voulu, dans ce nouvel Osez Etre Créateur, vous convaincre que si vous avez des idées de projets, il est aussi possible de les réaliser. Une nouvelle fois, nous avons interviewé un étudiant de l’Université Lumière Lyon 2, peut-être même un de vos collègues, artiste en herbe et étudiant en cinéma.

Si vous voulez trouver le travail de Léonard sur Internet, voici l’adresse la plus alimentée :

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La Giclée : Bonjour Léonard.

Léonard Bouilhol : Bonjour.

LG : Pour commencer dans la légèreté et le ludique, une question me turlupine et me tiraille depuis que je t’ai vu : quel est l’avenir, selon toi, des arts ?

L.B. : Dur. C’est chaud de répondre à long terme à ce genre de question, du fait que dans l’art comme dans tous les domaines tu as toujours des singularités, des changements au-delà desquels c’est impossible de prévoir quoi que ce soit – ce qu’auront été par exemple les inventions de la perspective et du cinéma. On doit se contenter de formuler des hypothèses sur les événements qui vont y mener. Du coup, vu comme c’est parti, du point de vue sociétal, je pense que de manière générale l’Art va à la fois se démocratiser et se « marchandiser ». C’est-à-dire que d’un côté, sa pratique devient de plus en plus accessible avec Internet (outils gratuits, plates-formes d’exposition), et que de l’autre, Internet permet aussi d’en faire le commerce plus facilement : chacun peut faire son art et en faire de l’argent. Même dans le cadre d’une pratique à l’échelle industrielle, on remarque les mêmes mouvements : l’art est plus accessible, et il devient de plus en plus un produit. Du point de vue de l’esthétique, au vu des dernières découvertes, je pense qu’il y a moyen d’explorer pas mal de choses sympathiques du côté de l’immersivité et de l’interactivité – entre autres, sans trop que je dise de conneries. A petite échelle, je pense qu’on va avoir à nouveau droit à une micro-révolution comme à l’entre-deux-guerres : crise économique, instabilité politique et événements traumatiques, les ingrédients sont là, et si on fait attention on remarque que les plus jeunes générations d’artistes commence à pencher vers une ironie qui fait penser à Dada.

Ouais, on va avoir droit à un « art bien démocratique des familles ». Du coup, vu qu’en politique ça commence à chauffer dans la marmite, je pense qu’on va se taper un bon gros clash façon décompression explosive. Ça promet, et je peux vous dire que j’affûte mes couteaux parce que ça va être à ce moment là qu’il va falloir tout donner.

LG : Tu parles de couteaux. Et c’est un choix, l’Art peut être une arme. Tu es d’ailleurs adepte du dessin, du cinéma et de l’écriture. Que trouves-tu dans la création artistique que tu ne trouves pas ailleurs ?

L.B. : Je ne peux pas dire que j’y trouve quoi que ce soit, ou du moins, je saurais difficilement dire ce que j’y trouve, parce qu’à la base j’y cherche rien, en fait.
Je ne me suis jamais lancé dans une pratique artistique pour m’y lancer, ça a toujours été soit une pratique naturelle pour moi, soit la conséquence d’un choix, d’une découverte, ou même du hasard. Dans les trois cas (écriture, dessin, cinéma), je me suis jamais vraiment dit consciemment « je le fais pour telle ou telle raison », mais au final, ça se borne à « je le fais parce que j’aime ça », voire à « je fais ça parce que c’est ce que je fais ». Je pense que d’une manière ou d’une autre, la pratique artistique, et surtout celle du dessin, répond à un besoin de création, au besoin de mettre sur le papier les images qui sont le moteur de mon imagination. Celle de l’écriture correspondra elle plus au besoin de communiquer des histoires, tandis que celle du cinéma à un besoin tardif d’intellectualisation (réveillé par la fac, et en cela je lui en suis reconnaissant) de tout ça. Dans les trois cas, la pratique de l’art est un moyen d’expression. Donc, oui, si j’y trouve quelque chose, c’est plus une réponse à un besoin naturel qu’une gratification plus limitée dans le temps (gratifications que je trouve, mais qui ne sont pas ma motivation). Et en cela, je dirais que ma pratique artistique n’est pas qu’un passe temps, surtout dans le cas du dessin – je ne sais pas si ça vient des années que j’ai passé à dessiner où si ça l’a toujours été, c’est une fonction naturelle du bonhomme Léonard. On peut d’ailleurs dire que c’est vraiment ce qui me définit : je suis « Léonard, le gars qui dessine ».

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LG : Depuis quand dessines-tu pendant les cours ?

L.B. : Si on met de côté la maternelle où ça fait partie des cours (et c’est pas drôle si ça en fait partie)… Ça correspond à l’époque où les cours sont de moins en moins didactiques, où les profs te font de moins en moins participer directement. Alors forcément, comme tu commences à avoir 14-15 ans, tu vas vite t'[embêter], avoir envie de sortir, tu commences à faire autre chose, eh bien du coup, moi je dessinais. Pas pour dessiner, juste pour sortir du cadre du cours et voir autre chose. Ça fait travailler l’esprit, donc ça m’occupait.

LG : Que dirais tu à des gens qui veulent créer mais qui n’osent pas, pour diverses raisons ?

L.B. : Je voudrais bien leur dire de le faire quand même parce que quand on veut on peut, mais ce serait assez insultant je trouve ; et ne pas s’arrêter sur ce qui peut les retenir. Je suis pas fan de l’inspiration porn.

Il faut d’abord qu’on se demande pourquoi ils veulent créer et ce qui les retient, parce que la réponse ne va pas être la même selon. Faut essayer de préciser le « diverses raisons ».
Si la personne veut se lancer dans une pratique dans laquelle elle n’a aucune expérience, c’est pour quelle raison ? Trouver un passe-temps ? Donner consistance à son imagination ? Faire sortir quelque chose qu’elle ne peut exprimer autrement ? Qu’est-ce qui l’empêche de se lancer ? Le manque de temps ? Le regard des autres ? Le manque d’idées ?
Je dirai qu’il faut commencer par faire la différence entre pratiquer une technique (pratiquer pour le plaisir du geste) et en faire une pratique de création (en tirer quelque chose) – les deux sont beaucoup plus différentes qu’on ne le croit. Savoir justement ce que l’on cherche dans cette pratique est un bon début pour aller plus loin quand on commence. Je veux pas dire qu’il y a de bonnes et de mauvaises raisons de se lancer dans l’Art, mais si, en fait, il y en a.

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Léonard est bavard, une de ses illustrations pour vous poser l’esprit.

Ce que j’essaie de dire, c’est que si une pratique technique, ça s’apprend, la création ne pourra venir que si la personne est en « harmonie » (au secours, j’ai utilisé ce mot – [et l’auteur de cet article l’a retranscrit comme tel]) avec les raisons qui la pousse à se lancer. Sinon, le moindre obstacle la bloquera. Si le problème vient de l’extérieur, ça se travaille, mais s’il vient de la personne, c’est peut-être juste qu’elle est pas faite pour ça. D’où l’importance de se demander pourquoi.
Exemple : y’a quelques années, je voulais apprendre à jouer de la guitare. J’ai jamais sauté le pas.
Pourquoi ? Parce que les vagues raisons qui me poussaient ne me motivaient pas assez. Depuis, j’ai abandonné l’idée (presque) sans regrets.

Et du coup, j’imagine aussi que la vraie volonté créatrice passe aussi par l’éducation. J’ai grandi en dessinant et en lisant, donc je me retrouve dans le dessin et l’écriture, qui sont devenu des moyens d’expression naturels pour moi.
Se lancer dans la création, c’est la combinaison de deux questions : la question de la motivation, et la question du moyen. Pourquoi je veux créer ? Et quelle pratique me parle le plus ? Si tu ne pratiques pas déjà naturellement, savoir ça te permettra d’avancer. Faut comprendre le pourquoi du comment (après tu fais ce que tu veux je suis pas ton père).

LG : Certes. L’article va être long là non ?

L.B. : Aucune idée, c’est ton job non ?

LG : Ah, oui.

L.B. : Eh oui.

LG : Pour finir, car nos lecteurs se fatiguent et se réduisent, globalement, comment vois-tu évoluer ta création à l’avenir ?

L.B. : Globalement, vu comme c’est parti, je pense qu’elle va d’un côté s’académiser et de l’autre se professionnaliser – enfin, on va essayer.
Avec la fin de la L3 qui approche et l’entrée dans le monde du travail qui se profile à l’horizon, j’essaye de plus en plus d’inscrire ma pratique dans un contexte pro, avec tout ce qui va avec. De base, j’ai une pratique assez intensive du dessin, mais elle reste avant tout amateure. Du coup, je participe à un maximum de projets pour la travailler dans une optique de création d’objets finis (projets de BD, lancement d’une boutique de fringues en ligne), histoire d’avoir des choses à faire valoir lorsque le moment viendra, et surtout de me faire la main aux habitudes, aux outils et aux méthodes du monde professionnel.

Sur le plan artistique, je ne prévois absolument rien, je préfère que ça vienne tout seul, sans parler du fait que ça se travaille difficilement. La maîtrise technique m’est pour l’instant le plus important, et je ne me suis de toute façon jamais prétendu artiste.

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LG : Merci Léonard pour ton témoignage, qui nous a ému, et je ne doute pas que les lecteurs n’aient été émus de ton parcours et de ta création. Cette interview assez prolixe il faut l’avouer aura sans doute souligner que quand passion il y a, passion doit être vécue. Certes il y aura des souffrances, certes il y aura des épreuves, mais si c’est pour aller plus loin, pourquoi ne pas faire le premier pas ?

A tous, j’adresse juste un mot : Osez !