Arrêtez d’être cons

Deux heures du matin à Croix-Rousse. Mon pote des jeunes communistes s’écharpe avec une fille qui respecte toujours la priorité à droite puisqu’elle se dit bonapartiste. Un peu en retrait, je rigole un peu, un parti moribond d’un côté, une vision désuète de l’autre… Cette dispute pourrait être le début d’une mauvaise blague ! Mais ces deux excités s’éloignent, nous font prendre du retard, soûlent mes amis fatigués par la soirée et énervent mon autre collègue qui avait commencé à parler avec la belle blonde impériale. Notre équipée s’étire, s’étiole et finit par exploser, chacun rentrant chez soi. La soirée se termine ainsi: dans l’ennui et les petites rancœurs. Tout ça à cause de ces deux apprentis Danton qui s’étaient sentis obligés de déverser leurs soi-disant valeurs et leurs schémas préconçus. En sachant pertinemment que l’autre ne l’écouterait pas.

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9 novembre 2016. Le réveil est dur, une fois de plus, mais c’est une belle matinée. Il y a du soleil et mon quartier ne me semble pas trop glauque pour une fois. Café en main, Facebook ouvert, je découvre la grande nouvelle du jour : Donald Trump est le nouveau président des États-Unis d’Amérique. Je suis déçu mais pas surpris. Bon, je devrais sûrement pleurer de rage, crier ma douleur et me lamenter sur la bêtise des Américains, comme tous mes amis de gauche qui sont au bord de l’infarctus et se noieraient presque dans leurs larmes. Vu que je suis un peu un rouge moi aussi, il faut peut-être que j’apporte ma pierre à ce mur des lamentations qui me fait face ? Que j’écrive sur le déclin de la superpuissance américaine, que je chiale pour madame Hillary Clinton, que je me montre abasourdi par l’idiotie crasse des rednecks

Vraiment ? Non. Je ne suis pas américain, je suis un petit étudiant, vivant dans un petit pays qui ne connaît que de loin, et par des sources partielles, l’état actuel du monstre qu’on appelle « l’Amérique ». J’égrène mon fil d’actualité et désespère de trouver un post avec un peu de recul. Bien sûr que Donald Trump semble dangereux et condescendant. Mais est-ce bien une raison pour perdre tout sens critique ? L’émotion ne doit l’emporter qu’un temps, la raison doit immédiatement se remettre en branle une fois le moment de stupeur passé. Et, bien que les grands statuts politiques de certains de mes amis plein de suffisance m’irritent au plus haut point, je décide de me lancer dans l’arène. Ce n’est certes qu’une tempête dans un verre d’eau, mais dont le clapotis commence vraiment à m’énerver:

« Non, les américains ne sont pas plus idiots que nous. Penser que les électeurs de Trump sont tous des infâmes racistes misogynes un peu simplets, c’est faire la même erreur qu’avec les électeurs du FN en France: juger est facile, essayer de comprendre est plus compliqué.
Le déclassement de certaines régions industrielles, le non-renouvellement des candidats au sein du parti démocrate et les scandales qui ont entachés l’image d’Hillary Clinton, des choses qui ont conduit à la défaite des démocrates, devraient nous faire réfléchir.
Pour finir, ce n’est pas la fin du monde: l’administration américaine est un énorme ensemble difficile à contrôler entièrement pour un président et le système électoral octroie la possibilité d’un blocage pour la minorité au Sénat.
Non, la fin du monde n’est pas pour tout de suite. »

Loin de moi l’idée de mépriser ceux qui s’exclament, réfléchissent et tentent de s’impliquer ! Il est plus facile de se tenir à l’écart du monde ou de trouver des explications simples voire simplistes que de tenter de le comprendre et de s’en indigner. Plus la vie défile devant nos yeux, plus les comportements schizophréniques de nos sociétés nous étourdissent et plus notre ignorance nous fait peur. Notre curiosité est désamorcée par l’afflux de données vomis par notre quotidien, par les médias, les conversations, par tout ce qui nous entoure. Nous adoptons alors une vision « de droite », « de gauche », « à la française »; nous pesons le bien et le mal selon des valeurs « judéo-chrétiennes » (ou non).

Désorientés et effrayés par ce monde immense, nous nous raccrochons à des concepts, des valeurs doivent nous aider à nous en sortir. Figurez-vous un casque dont lesdits concepts seraient autant de lunettes aux verres interchangeables. Des lunettes qui nous permettent de voir le monde d’une certaine manière et ainsi de faire des choix logiques puisque la masse informe qui nous faisait face se mue en des données analysées et compréhensibles. Nous pouvons alors agir avec certitude, discerner le bien du mal, émettre un avis qui nous apparaît comme juste. Mais malgré l’apparente logique de nos raisonnements et actions, si nous prenons la peine de nous remettre en question, de retirer les lunettes, nous découvrons parfois que nous nous sommes trompés. Nous avons parfois agi comme un médecin conseillant une chimiothérapie dont il n’aurait pas connu les effets secondaires. A la lueur d’une seule vision, les décisions prises sont parfois les bonnes, et souvent non.
Nous sommes attachés à nos lunettes, nos principes, nos certitudes puisque nous nous sommes construits avec. En nous entourant de personnes qui pensent comme nous, en lisant et en écoutant des discours que nous approuvons, nous confortons cette vision, nous améliorons notre vision du monde. Nous affûtons notre pensée face aux événements à venir et aux adversaires que nous aurons à rencontrer, ces personnes qui, à travers le filtre déformant de nos présupposés, apparaissent comme des ennemis.
Mais changeons de focale un instant, mettons d’autre lunettes, essayons de penser différemment : voilà que nos anciens adversaires disparaissent et que d’autres les remplacent. Les mêmes événements appellent une analyse différente. Les périls dont il fallait se prémunir, les finalités ne sont plus les mêmes. Néanmoins, quelques invariants et généralités subsistent puisque même si nous pensons tous différemment, la nature humaine reste semblable sur plusieurs points : nous voulons tous être épanouis, bien nourris et en sécurité. Et même si chacun veut le faire à sa manière, tout le monde souhaite escalader la pyramide de Maslow !

La vraie connaissance passe donc à mon sens par la continuelle recherche de l’objectivité, une remise en question quotidienne, une curiosité constante pour des « équipements de vision » différents du nôtre. Même si ces lunettes sont vieilles et pleines de sueur à force d’avoir été utilisées des millions de fois, même si elles grattent – ou pire ! – qu’elles vous font mal (écouter et tenter d’intérioriser la vision du monde, la logique raciste, antisémite et xénophobe de deux néo-nazis est une expérience assez éprouvante !), mettez ces verres déformants pour comprendre les autres et élargissez votre propre compréhension du monde! Se réfugier dans un monde uniquement composé des chroniques de France Inter, des articles du Nouvel Observateur tout en zappant sur Quotidien de TMC est à mon sens une manière de garder des œillères, rassurantes certes, mais qui vous empêche de voir la dérangeante complexité du monde dans lequel nous vivons.

Voilà, c’était mes lunettes, faites-en ce que vous vous voulez, au fond je ne suis qu’un petit étudiant, d’un petit pays, avec des sources partielles.