Les Divines Fables #1 – Celui qui préférait le saucisson

Aussitôt poussées les lourdes portes battantes qui grincent sur son passage, Il se dirige nonchalamment vers son sofa familier. Il s’y affale de tout son poids dans un soupir et balaye la salle d’un regard agacé.

Comme d’habitude, c’est le bordel le plus complet dans le café du Petit Paradis. La rumeur des conversations inintéressantes des badauds, la voix de Johnny Hallyday qui semble hurler son Tennessee à ses oreilles et les petites cuillères que fait – beaucoup trop – fréquemment tomber cet empaffé de Jésus lui torturent déjà les méninges. Ce dernier met quelques minutes à notifier sa présence et Il lui adresse en réponse un rapide signe de la main, comme pour accélérer l’arrivée de son cappuccino habituel.

La tête enfouie entre les mains, Il entend une voix familièrement agaçante l’interpeller et relève lentement les yeux. C’est ce grand benêt de Matthieu qui le gratifie d’un large sourire niais qui souligne un regard vide mais admiratif.

  • Pas maintenant, Matthieu, grogne-t-Il. J’ai eu une sale journée.
  • Vous allez bien, Seigneur ? Vous êtes ici depuis longtemps ?

Il soupire longuement en guise de réponse et jette un regard agressif à Jésus pour lui signifier de se bouger le cul. Matthieu, lui, ne semble pas saisir son envie de solitude et s’affale à son tour dans le canapé d’en face.

  • Jean est aux toilettes mais il est là aussi, continue-t-il, imperturbable. Et Luc et Marc ne devraient pas tarder.

Devant l’absence de réponse de son vis-à-vis, Matthieu poursuit, d’un ton toujours aussi enthousiaste:

  • Je suis sûr qu’ils ne seront pas contre une bonne vieille histoire telles que celles que vous savez raconter, Seigneur, n’est-ce pas ?

Celui que Matthieu nomme  »Seigneur » plisse les lèvres en guise de désapprobation, mais ne pipe mot.

  • Et puis, on ne sait jamais, ça vous permettra de vous détendre après cette journée si pénible, qui sait ? Que s’est-il passé, Seigneur ? Vous pouvez tout me dire, vous le savez, n’est-ce pas ?

Abandonnant définitivement l’idée de communiquer avec cet olibrius, le « Seigneur » se lève à moitié et aboie quelque chose à l’adresse de Jésus.

  • Ah, Seigneur. Vous êtes là. Vous allez bien ?

Il se retourne en marmonnant et découvre la main tendue et humide de Jean. Il la considère d’abord d’un regard circonspect, puis avance timidement la sienne.

  • Tu t’es lavé les mains, rassure-moi ?
  • Toujours, Seigneur, lui assure Jean.

Peu convaincu, Dieu serre les dents et lui agite mollement sa main tendue avant de s’essuyer à la veste de son vis-à-vis.

  • Une petite histoire, aujourd’hui ?
  • Non.

Jean hausse les sourcils et interroge Matthieu du regard.

  • Notre Seigneur attend Marc et Luc pour commencer, croit interpréter ce grand étourdi.

Jean acquisce du menton et plisse les yeux.

  • C’est encore l’affaire des typhons qui vous met de si mauvaise humeur, Seigneur ?

Dieu réfléchit quelques secondes avant de se rappeler de ce mensonge-là.

  • Hum… Oui, oui, c’est ça, admet-il évasivement.

Alors qu’il s’était efforcé de l’oublier, la frappe de Pablo Chavarria censée égaliser pour le Stade de Reims lui revient en pleine figure.

  • C’est quand même fou qu’en 2018, les gens n’aient pas compris que vous n’y êtes pour rien, dit Jean. Je veux dire, on l’a écrit, non ? On ne s’occupe pas de la météo, nous.

« Premiers de Ligue 2, premiers de Ligue 2… Si on continue à perdre des points contre Châteauroux et Quevilly, c’est pas l’année prochaine qu’on verra Neymar ! »

  • Et puis, si on devait leur envoyer un typhon chaque fois qu’ils font les cons, il resterait plus grand-monde, poursuit Jean en ricanant.

« Dire qu’il y a soixante petites années, on tutoyait les sommets de l’Europe… »

  • Peut-être qu’il faudrait leur faire un rappel, suggère Matthieu. Peut-être leur expliquer à nouveau qu’on n’y est pour rien ?
  • Ca éviterait d’avoir la boîte à prières à vider tous les matins, en effet, acquiesce Jean.

« 3 juin 1959, on jouait le Real Madrid… Quelle ambiance, je m’en souviens comme si c’était hier. C’est sûr que ça changeait du Stade de la Licorne ! »

  • Aujourd’hui encore, j’ai dû passer une heure entière à trier et à jeter les prières de merde. On a encore besoin de perfectionner notre système de filtrage des spams.
  • Des prières de merde ? Que sous-entendez-vous, Jean ?
  • Généralement, ce sont des adolescents américains qui croient qu’on va leur accorder leur Playstation 4 et qu’elle va tomber du ciel comme par magie. Au début, on les ignorait simplement mais elles deviennent vraiment de plus en plus nombreuses…
  • Je l’ai toujours dit: si ces merdeux veulent larver toute la journée devant FIFA ou Call of Duty, soit; mais qu’ils se bougent le lard et qu’ils aillent travailler pour se la payer eux-même.

Tous lèvent soudainement les yeux vers le nouveau venu à l’avis si tranché. Dieu retourne rapidement à ses pensées: ce n’est que Marc.

  • Luc ne vient pas ?, s’enquit Matthieu.
  • Il a un problème de tuyauterie, à ce que j’ai compris. Je sais pas s’il fallait y comprendre une métaphore sexuelle, mais en tout cas, il ne viendra pas.

La bouche baveuse de Matthieu s’étire en une moue dégoûtée. Jean, lui, se retourne vers Dieu.

  • Alors, Seigneur ? Une petite histoire ?

Dieu s’apprête à maugréer quelque chose lorsque son cappuccino arrive enfin, apporté par un Jésus tremblotant. Il lui adresse un regard courroucé et le serveur disparaît aussi vite qu’il est arrivé.

  • Une petite anecdote, au moins ?, renchérit Matthieu.

Dieu porte sa tasse à ses lèvres, souffle un coup, puis soupire, résigné. Après quelques instants de silence, destinés à maintenir l’audience en suspens, il prend la parole.

  • Bon, d’accord. Est-ce que vous connaissez l’histoire d’Abriel et Colin ?

Jean, Marc et Matthieu s’échangent des regards gênés.

  • Celle d’Abel et Caïn, vous voulez dire, Seigneur ?, demande Matthieu.
  • Non non, vous avez bien entendu. L’histoire d’Abriel et Colin.

Devant la mine perplexe de son auditoire, Il poursuit avec un sourire:

  • Bon, je sais, on dirait une contrefaçon venue tout droit d’une Bible de Taïwan, et pourtant, c’est une vraie histoire. La ressemblance est plutôt amusante, quand on connaît les deux histoires.

Dieu s’arrête un instant pour laisser passer le refrain de Diego, libre dans sa tête.

  • Ca se passe aux States, aux alentours de Memphis. Abriel est le genre de gamin qui te colle aux basques jusqu’à ses trente ans et vit dans la ferme de son père, pour « aider ».

Il accompagne ce dernier mot d’un geste forcé pour marquer l’importance des guillemets.

  • Un peu simplet mais inoffensif, comme garçon. Préfère se lever aux aurores pour nourrir les chèvres plutôt que de se murger toutes les nuits dans les bordels de Memphis, mais après tout, qui sommes-nous pour juger ?

Matthieu lève un doigt pour répondre naïvement à sa question rhétorique mais Marc le faire taire d’un regard.

  • Son frère, Colin, est un peu plus impliqué dans le game, si vous voyez ce que je veux dire. Peu enclin à passer sa vie avec des mamelles de génisse entre les mains – et je ne parle pas de sa mère, ils ne vivent pas dans une campagne si profonde – il fait ses bagages dès ses dix-huit ans pour vivre à Memphis et réaliser ses ambitions, à savoir devenir un ingénieur reconnu. Evidemment, il devient comme n’importe quel connard qui réussit un tant soit peu: il trouve une godiche de bonne famille prête à lui pondre quelques gosses et banque un pavillon en banlieue pour l’impressionner.

Dieu esquisse un rictus et sirote lentement et bruyamment son cappuccino.

  • Sauf qu’un jour, le père tombe malade. Et je parle pas d’une petite gastro, il tombe genre vraiment malade. Me souviens plus de la nature exacte de la maladie. M’enfin ce qu’il faut retenir c’est qu’Abriel comme Colin se ruent tous deux à l’hôpital St-Joseph de Memphis pour s’enquérir de l’état de leur daron.

Il fait une pause.

  • Ce que j’ai oublié de dire, c’est que les deux frères peuvent pas se blairer. Disons que Colin reproche à Abriel son manque de discernement et d’ambition, et qu’Abriel, lui… bah je vous l’ai dit, il est un peu simple comme garçon, disons qu’il s’en bat les couilles, même si c’est surtout qu’il a jamais vraiment saisi les remontrances de son frère.
  • Et… leur mère ?, demande Jean.
  • Morte d’une calvitie infectieuse à 23 ans, juste après avoir enfanté d’Abriel.
  • D’une…

Matthieu se tourne vers ses amis, qui d’un regard l’avisent de faire abstraction.

  • Bref, le vieux est dans les vapes, mais il salue quand même ses minots qui avaient soigneusement passé les deux heures précédentes à ne pas s’adresser la parole. Après les banalités échangées sur la santé de leur père, ils leur présentent tous les deux des cadeaux qu’ils ont amené. Là-dessus, Colin lui sort le dernier Iphone, parfaitement emballé et équipé d’une belle carte SIM 30Go fonctionnelle. Le vieux le remercie plus par formalité que par pure honnêteté, bien emmerdé sur le coup par ce cadeau dont il sait qu’il ne s’en servira pas, et tourne vers Abriel. Et là, devinez ce que lui sort son bouseux de fils ?

Un sourire vicieux envahit son visage tandis que ses trois auditeurs haussent les épaules.

  • Je le jure sur ma vie qu’il sort un putain de saucisson aux cèpes et qu’il le pose ni plus ni moins sur la table de chevet de son vieux, entre le bocal à pisse et les anxiolytiques, avec la même conviction que s’il lui ramenait le dernier Téléstar.

Marc échappe un bref ricanement.

  • Bon, bien sûr, il faut se mettre dans le contexte. Le vieux a vécu une cinquantaine au milieu des porcs alors contrairement à l’Iphone, il a pas besoin de forcer son enthousiasme et il enlace son bredin de fils. Abriel lui explique avec fierté, pendant une dizaine de minutes, comment il a confectionné son présent et ils échangent quelques histoires de boyaux de cochons auxquelles Colin reste totalement étranger.

Dieu revient à sa tasse de café.

  • Pour ce pauvre Colin, qui se fait déjà méchamment michtonné par sa potiche, se faire humilier par son paysan de père passe assez mal, vous voyez. Lui qui avait misé sur son cadeau pour remonter dans l’estime familiale, le voilà bien avancé avec ce trou de mille balles dans son compte en banque. Mais Colin est un gars corporate, vous savez. Il sait qu’on ne peut pas tout avoir du premier coup. Alors au fur et à mesure de la convalescence de son daron, il mise à chaque fois sur des cadeaux toujours plus impressionnants. Bah ! Ca avait marché avec Mélissa, alors pourquoi pas avec son père ? Ca devrait même être plus facile, non ?
  • Vous insinuez que les femmes sont vénales, Seigneur, ou bien je…, commence Matthieu.
  • Eh bah spoiler : non, le coupe Dieu sans même lui accorder une once d’attention. Il a beau ramené des chèques-cadeaux, des télévisions, des tablettes et tout ce dont un quarantenaire américain de Memphis pouvait rêver, le daron le remercie poliment à chaque fois pour mieux loucher sur le nouveau sauciflard apporté par Abriel.

Il semble chercher ses mots durant quelques instants.

  • Evidemment, pour Colin, ça finit par être la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Alors il tente le tout pour le tout et prend une mauvaise décision: celle d’intercepter le testament de son père le jour où ce dernier envoie Abriel le porter au notaire. Il profite d’un moment d’inattention de son paysan de frère pour le lui tirer et le lire. Je sais pas vraiment à quoi il s’attendait, mais il découvre ce qui aurait été évident pour n’importe qui: son père veut léguer la ferme à Abriel, tandis que lui héritera d’une maigre somme d’argent et de quelques babioles.
  • Quel ingrat, son père…, souffle Marc.
  • Dos au mur et plus en plus dans la merde au niveau financier, il décide, deux semaines plus tard, de se rendre à Salsbury, petite bourgade où Abriel réside, pour convaincre son frère de lui céder sa part d’héritage, ou au moins pour négocier la sienne. Bien sûr, vous imaginez bien que peu importe les arguments de Colin, Abriel s’en fout complètement et lui refuse tout net ce qu’il demande. Pour lui, Colin n’est rien de plus qu’un frère perdu, qui s’est détourné de la famille; au mieux, il est un parent avec lequel il n’a rien en commun, et qui l’a méprisé chaque fois qu’il avait dû lui adresser la parole. Et puis, Abriel ne voit tout simplement pas comment Colin pourrait gérer une ferme qu’il a toujours voulu fuir.

Dieu dodeline de la tête au son du refrain de Get Free des Vines qui survole leurs têtes.

  • Colin avait beau être venu avec les meilleures intentions du monde et un ton mielleux pour enrober sa demande, Abriel l’ignore complètement, ce qui a le don de l’énerver très rapidement. Le ton monte, Colin commence à menacer son frère mais Abriel reste calme et lui demande simplement de foutre le camp. De quoi définitivement faire enrager l’autre, qui fait mine de partir, et au moment où son frère tourne le dos, lui assène un coup de tisonnier bien senti dans le dos.

Matthieu sursaute, surpris et choqué, tandis que Jean et Marc écarquillent les sourcils.

  • Chance ou malchance, vous en jugerez par vous-même, mais le coup pète la colonne vertébrale d’Abriel sur-le-champ. Il tombe par terre mais Colin, devenu fou de colère, continue de s’acharner sur son frère. Deux coups, trois coups, quatre, six, dix… C’était pas beau à voir. Un fratricide sauvage au sein de la maison familiale, un véritable carnage qui a repeint les murs en rouge, un tisonnier rougeoyant de cervelle qui se lève et s’abaisse dans un bruit spongieux et répété… C’est le moment que choisit le père pour rentrer, un paquet de chocolat à la main, un saucisson dans l’autre.

Son auditoire captivé, Dieu laisse le suspense quelques secondes.

  • C’était un saucisson au sanglier qu’il tenait dans sa main. Le préféré d’Abriel, il me semble. Le père avait pris soin de le conserver pour ce jour espéré où il pourrait quitter l’hôpital, et voulait faire la surprise de son retour à son fils. Eh bien, je ne pense pas que c’est le genre d’accueil qu’il attendait.
  • Mais… C’est affreux !, s’exclame Matthieu en se couvrant la bouche de ses deux mains.
  • Je vous laisse imaginer la scène lorsque Colin et son père prirent tous deux conscience de la situation. Une première seconde d’incompréhension; une seconde, où les deux commencent à paniquer. Et une troisième, enfin, où Colin, ayant baissé les yeux sur le cadavre ensanglanté de son frère avant de considérer son père au sourire évaporé par la terreur, serre le tisonnier dans son poing pour se ruer sur lui.

Dieu s’arrête et termine son cappuccino, sondant mystérieusement son auditoire du regard.

  • Mais… Et alors ?, demande Jean.
  • Alors quoi ?, rétorque Dieu.
  • Le vieux, putain !, s’exclame Marc. Colin le tue aussi, ou pas ?
  • Ah !

Dieu s’était déjà laissé happé par ses souvenirs heureux du Stade de Reims en Ligue des Champions et avait déjà oublié cette histoire.

  • Rien de bien intéressant, Colin glisse sur une flaque de sang et s’embroche avec son propre tisonnier en voulant se rattraper avec ses mains par terre. Un vrai blaireau de A à Z.
  • Mais… C’est tout ?
  • Bah… Oui, c’est tout ! Vous m’avez fait chier pour une histoire, vous l’avez eue et vous êtes toujours pas contents ?

Jean, Marc et Matthieu s’échangent tous trois des regards dubitatifs.

  • C’est que… Vous nous aviez habitué à des histoires moins sanglantes, et plus…

Jean se tait, peinant à trouver le mot adéquat.

  • Moralisatrices, termine Marc.
  • Oui, c’est ça.

Dieu hausse les épaules.

  • Vous savez, je réfléchis pas vraiment, je vous raconte ce qu’il me passe par la tête.

Les trois hommes acquiescent lentement en entendant cet aveu, laissant la place à un long silence. Après quelques instants, Dieu fait mine de se lever, lorsque Matthieu se tourne vers lui.

  • Dites, avant que vous ne partiez, j’aurais une question. Est-ce que les prochaines fois, on devra faire semblant de vous appeler Seigneur aussi ? Ou est-ce que vous pensez que ça ne sera plus utile ?

Dieu lâche un ricanement nerveux.

  • Oh, vous pouvez continuer, c’est bon pour mon ego. Mais désormais, je pense que les gens ont compris qui nous sommes.

 

 

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