On a découvert Dragon Ball Z

Saga incontournable de la pop-culture ayant profondément marqué une génération entière, Dragon Ball est une oeuvre titanesque, omniprésente dans les esprits nostalgiques de tous les enfants des années 90. Tous ? Non ! Quelques irréductibles, dont je faisais partie, n’avaient pas eu le bonheur de grandir avec Son Gokû et sa bande. Jusqu’à aujourd’hui.

Soirée. Quelques amis, quelques bières, un fond musical qui ne couvre pas la conversation qu’une soudaine référence à une oeuvre installe. Friends, Les Simpson, Le Seigneur des Anneaux, Game of Thrones, Harry Potter… Peu importe l’oeuvre en question: tout le monde la connaît, sauf vous. Après plusieurs vaines tentatives pour comprendre, vous battez en retraite sur votre téléphone, feignant la réception d’une notification Facebook et vous promettant qu’un jour, vous rattraperez votre retard.

Pour ma part, il s’agissait de Dragon Ball. Une tâche entreprenante, donc, que de rattraper les 151 et 291 épisodes que constituent Dragon Ball et Dragon Ball Z – l’affaire de six mois et de plusieurs nuits blanches, finalement, pour venir à bout de l’adaptation de l’oeuvre gigantesque d’Akira Toriyama.

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Akira Toriyama (à gauche) et le héros phare de Dragon Ball, Son Gokû (à droite).

Rattraper Harry Potter ou Le Seigneur des Anneaux, c’est simple. Quelques films et un peu de motivation suffisent à être prêts pour le fameux « Et toi, tu penses que tu serais dans quelle maison à Poudlard ? » (Serdaigle, bien évidemment) ou pour débattre du flow de Grands-Pas à l’assaut des portes du Mordor. Mais pour Dragon Ball, c’est une autre paire de manches. Tout d’abord, il y a l’appréhension. Dans la culture populaire, Dragon Ball reste un animé destiné aux enfants. L’immersion sera-t-elle toujours possible en découvrant l’oeuvre à 21 ans ?

Spoiler: oui. On perd forcément un peu de la magie comparé à une découverte en tant qu’enfant, mais le charme opère et de fort belle manière. Si la tâche paraît extrêmement longue au début, elle s’adoucit au fur et à mesure que l’on progresse dans l’histoire, et que, tout comme Son Gokû finalement, on s’attache à d’autres personnages, on se laisse happer par les enjeux toujours plus grandissants jusqu’à mimer la gestuelle du Kamehameha devant son miroir comme l’ont fait des milliers de gosses auparavant.

Dragon Ball, comme Dragon Ball Z, est une oeuvre – et je parlerais d’oeuvre volontairement avant de parler d’animé ou de manga – éminemment manichéenne et, on peut le dire, simple. Un jeune garçon innocent pourvu d’une queue de singe, vivant en marge, rencontre une adolescente à la recherche des 7 Dragon Balls qui permettent d’exaucer n’importe quel souhait et l’accompagne dans son aventure. A partir de là, les rencontres, amies comme ennemies, se succèdent, poussant Gokû à devenir toujours plus fort. De Pilaf, un lutin simplet, à Piccolo, personnification de Satan par excellence, en passant par l’Armée du Ruban Rouge, le jeune prodige des arts martiaux se heurte à des obstacles toujours plus forts, aux ambitions toujours plus grandes – la domination ou la destruction du monde. L’oeuvre revêt alors encore des apparences de récit d’initiation, puisque en-dehors de certaines techniques spéciales relevant déjà du surnaturel, comme le Kamehameha, les combats sont encore très proches d’arts martiaux classiques, comme tendent à le montrer les trois tournois qui se déroulent dans Dragon Ball, les fameux Tenkaichi Budokai.

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Gokû en grande difficulté contre Tenshinhan (à gauche) lors du 2e Tenkaichi Budokai de Dragon Ball.

Jusqu’au dernier arc de Dragon Ball, où Piccolo ouvre une période assez sombre de la saga, l’oeuvre de Toriyama se révèle être bon enfant, en mettant avant tout en scène une atmosphère légère touchant parfois même au parodique. On prendra pour exemple la naïveté de Son Gokû, qui semble incompatible avec sa force prodigieuse, les pulsions perverses de Mutenrôshi – Tortue Géniale – maître en arts martiaux qui demande à Gokû de lui ramener une « jeune fille pleine de vie » pour qu’il daigne l’entraîner, ou encore le personnage de Yamcha, d’abord décrit comme un bandit charismatique pour ensuite apparaître comme un guignol timide et ridicule. Toriyama rechigne par ailleurs à tuer ses personnages dans Dragon Ball – chose qu’il ne se refusera certainement pas dans Dragon Ball Z – entérinant ainsi les débuts au mieux comiques, au pire candides de Son Gokû et de sa bande d’amis d’une manière suffisamment efficace pour qu’on ne se sente pas gêné malgré notre regard d’adulte.

Dragon Ball Z, suite de Dragon Ball, narre l’histoire d’un Son Gokû devenu adulte et père de famille. Là où le premier animé conjugait humour et arts martiaux d’un ton léger, sa suite, désormais beaucoup plus célèbre, opte pour une atmosphère bien plus violente et sombre. Dragon Ball Z est, dans une certaine mesure, une amplification permanente des thèmes abordés dans Dragon Ball, et la juste suite d’une éternelle course à la puissance déjà lancée de manière plus discrète dans le premier animé. Dragon Ball conservait un cadre « réaliste », un univers qui collait à des enjeux parfois titanesques, mais qui demeuraient à une échelle assimilable pour nous simples terriens (Dieu et Satan comme ultimes figures de puissance) pouvant alors s’identifier facilement à Son Gokû ou à ses amis Krilin, Tenshinhan ou Yamcha (non).

Dragon Ball Z brise dès ses premiers épisodes ce plafond de puissance mis en place par Dragon Ball. L’arrivée du frère de Gokû, Raditz, lui apprend qu’il est l’un des derniers survivants d’un race de super-guerriers, les Saiyajins, et que Gokû avait à l’origine été envoyé sur Terre pour détruire l’humanité. Gokû refusant, il doit s’allier avec son ancien ennemi Piccolo (figure de Satan) pour venir péniblement à bout de Raditz puis des autres Saiyajins qui arrivent plus tard sur Terre. Débute alors cette incessante course à la puissance aux dimensions interstellaires, se poursuivant même parfois au-delà des frontières de la mort puisque Gokû suivra par deux fois un entraînement au Paradis.

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Son Gokû suit un entraînement rigoureux auprès du Maître Kaïo, sorte de Dieu des Dieux de la Galaxie du Nord.

Un tyran intergalactique aux multiples formes (Freeza), un cyborg parfait composé des cellules des guerriers les plus puissants de l’univers (Cell) et un démon à la force phénoménale capable de se régénérer à l’infini (Buu): tels sont les principaux ennemis auxquels Gokû et ses amis feront face, au cours d’intrigues plus ingénieuses et moins manichéennes que celles posées dans Dragon Ball; une maturité scénaristique qui plane sur le spectateur adulte comme un vent frais après les péripéties parfois trop enfantines du premier animé. On prendra pour exemple Vegeta, seul Saiyajin épargné lors du premier arc narratif, qui rompt le manichéisme de l’arc Freeza en s’en prenant à la fois aux sbires du tyran et aux amis de Son Gokû.

D’une manière générale, les personnages de Dragon Ball Z revêtent une profondeur et une complexité plus élaborée. Piccolo, résigné à entraîner Son Gohan, le fils de Son Gokû, lors de l’absence de ce dernier, voit une nouvelle facette de sa personnalité apparaître, loin du démon destructeur qu’il était. Les cyborgs C16, C17 et C18, annoncés comme des antagonistes invincibles, se retrouvent finalement dans le même camp que Gokû et ses amis en raison du danger que représente Cell. Même Mister Satan, vainqueur ringard des Tenkaichi Budokai de Dragon Ball Z toutefois complètement dépassé par les échelles de puissance atteintes par la bande de Gokû, présente une palette de qualités et de défauts qui finissent par rendre le personnage attachant.

Dragon Ball Z laisse énormément de côté l’aspect parodique mis en vogue par Dragon Ball. Bien que les noms de la majorité des personnages prêtent à sourire (Gohan signifie « repas », Freeza est le mot anglais pour « congélateur », les noms des Saiyajins sont inspirés de noms de légumes) et que Toriyama semble présenter une affection toute particulière pour le sacrifice inutile de personnages (Gokû qui se sacrifie en se téléportant avec Cell pour l’empêcher de détruire la Terre, finalement en vain), l’accent est beaucoup plus mis sur la violence des combats et la gravité des enjeux. Dragon Ball Z privilégiera avant tout les combats épiques sur fond d’une OST sublimissime (Son Gokû contre Freeza, Son Gohan contre Cell) aux simulacres de combats ridicules qui interviennent parfois dans Dragon Ball.

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Son Gohan contre Cell.

S’il fallait trouver des défauts à Dragon Ball Z, cette même course à la puissance pourrait largement en être. La recherche perpétuelle d’ennemis toujours plus puissants conduit sans cesse à un élargissement des frontières de l’univers de Dragon Ball Z, qui à terme dessert l’animé. Dieu, présente dans Dragon Ball comme l’entité surpuissante et omnipotente que l’on se figure tous, est relégué dans Dragon Ball Z au rôle d’un personnage de troisième zone, inutile dans la plupart des situations dramatiques dans laquelle la Terre est plongée car dépassé par les échelles de force atteintes par Gokû ou ses antagonistes. Un constat qui vaut également pour la plupart des amis de Gokû, tels que Krilin, Tenshinhan, Piccolo ou même Vegeta, si l’on parle de l’arc de Buu, et aussi pour certains ennemis, ringardisés par l’arrivée d’un ennemi plus puissant encore. Et puisqu’un défaut conduit parfois à un autre, cela induit une sorte de Gokû-dépendance de la série qui ne lui laisse le second rôle que pour le combat contre Cell, où Gohan, son fils, se charge de terrasser l’ennemi. Ce problème, on le retrouve d’ailleurs d’autant plus dans la suite en cours de Dragon Ball Z, Dragon Ball Super, où les échelles de pouvoir s’élargissent à de nouveaux univers (au pluriel !), égarant toute notion réaliste de puissance.

Un ennemi apparaît, Gokû s’entraîne, ses amis se retrouvent impuissants face à ce même ennemi, Gokû réapparaît et leur sauve la mise. Puis un nouvel ennemi apparaît, encore plus fort, Gokû s’entraîne, etc. Ce schéma simpliste pourrait suffire à discréditer Dragon Ball Z tant il en résume grossièrement les traits pour réduire l’animé à un beat-em-all sempiternel avec Gokû en figure de proue. Il n’en est pourtant rien, preuve en est la difficulté de critiquer cette oeuvre de manière superficielle.

En dehors de l’OST irréprochable, de l’animation authentique des années 90 et des affrontements toujours plus virils, toujours plus flamboyants, Dragon Ball Z est un animé qui malgré son âge grandissant ne peut que difficilement déplaire, pour la simple et bonne raison qu’il y en a pour tous les goûts. Les personnages, protagonistes comme antagonistes sont tous attachants d’une manière différentes; certains arcs tendent moins vers le combat brut mais plus vers certaines problématiques (telles que « comment vivre comme un citoyen normal en étant un Saiyajin ? » dans l’arc du Great Saiyaman par exemple) plus pacifiques. Et quand bien même cela ne suffirait pas à s’immerger dans l’univers extrêmement riche de la saga, le panel de thèmes abordés (Dieu, la famille, le bien et le mal, la politique, les totalitarismes, la robotique) est si diversifié que chacun y trouvera forcément son bonheur, et bondir avec enthouasiasme dans ces conversations de soirée dont vous saisirez enfin les références.