La Giclée recrute

Décor ringard et miteux. Musique de fond anecdotique et insupportable. Deux individus dont la calvitie approche la trentaine se tiennent debout, droits, rigides, et adressent un sourire crispé et gênant à la caméra. Un clap se fait entendre.

REALISATEUR: Ca tourne !

PRESENTATEUR, très rapidement: Heyyyyy salut à tous les amis j’espère que vous allez bien et bienvenue sur votre émission préférée, j’ai nommé: Téléachier. Je suis Prosper Simagrée et je suis en compagnie de…

SECOND PRESENTATEUR: … Samson Acolyte…

PROSPER SIMAGREE: … pour vous présenter aujourd’hui une émission un peu spéciale ! Et pourquoi est-elle un peu spéciale, mon cher Sam ?

SAMSON ACOLYTE, surjouant: Eh bien, sacré Prosper, figurez-vous qu’aujourd’hui… Eh bien, nous n’avons aucun article à vous vendre !

Un grondement étonné parcourt la foule.

PROSPER SIMAGREE, surjouant et se tournant vers Samson: Que dites-vous, Sam ? Nous n’avons aucun article à vendre ? Mais le but de cette émission n’est-il pas justement de présenter et de vendre de la camelote à notre audience afin de réaliser un bénéfice sur des gadgets stupides dont personne n’a jamais vraiment eu besoin ?

SAMSON ACOLYTE, souriant niaisement et hochant vivement la tête: Si Prosper, je le crois.

Silence gênant alors que les deux individus fixent la caméra du regard, un sourire benêt aux lèvres. 

PROSPER SIMAGREE, très fort et très vite: Eh bien c’est parce qu’aujourd’hui nous vous parlerons d’une seule chose, d’un seul sujet, d’un seul article, d’un seul…

REALISATEUR, chuchotant: Je crois qu’ils ont compris.

PROSPER SIMAGREE, continuant à la même allure: La plus belle chose, la plus fantasque, la plus mirifique, sublime, loufoque qu’on ait jamais eu à vous vendre, la plus hardie, la plus concave, la plus…

REALISATEUR, un peu plus fort: Viens-en vite au fait !

PROSPER SIMAGREE, l’ignorant: Le concept le plus novateur, celui qui va révolutionner votre façon de pensée, votre mode d’expression, votre philosophie, votre VIE ! Il est déjà disponible en bêta-test dans 32 cantons de la Lozère et a fait l’unanimité partout où il est passé, il est plébiscité par la Vallée de Silicone – basée à Quimper – comme l’invention la plus attendue de 2018, il va vous être présenté en direct par Samson Acolyte ici présent d’ailleurs de retour après son congé de paternité j’espère que ça s’est bien passé comment va Madame très bien c’est parfait et le gosse ah ce sera donc un petit Bernard original je n’y aurais pas pensé moi-même et…

REALISATEUR, faisant irruption devant la caméra: LA GICLEE !

Long silence gêné sur le plateau. Samson continue de donner des informations sur le nouveau-né en chuchotant dans le dos du réalisateur.

REALISATEUR, un peu honteux puis assuré: Ahem, bon, désolé. Mon collègue Prosper, ici présent, voulait vous parler de La Giclée, un journal étudiant créé il y a deux ans à l’Université Lumière Lyon 2 par une bande de potes aux idées vagues et exubérantes.

Il se tourne vers ses collègues pour qu’ils prennent la suite. Les deux font signe qu’ils n’ont plus rien à dire selon leur prompteur. Après un instant de flottement, le réalisateur indique discrètement de lancer le diaporama. Des images se succèdent, illustrées par la voix-off trop aiguë d’une quinquagénaire.

VOIX-OFF: La Giclée ? Mais qu’est-ce que c’est ? C’est un drôle de nom pour un journal, ça alors !

A l’écran, des individus dans un bar, semblant échanger et travailler en harmonie.

VOIX-OFF: Tout a commencé fin mars 2016. La ferveur printanière des soirs de fin d’année avait poussé une poignée d’étudiants en quête de reconnaissance et d’activité – euh, qui a écrit ça ?

Voix inintelligible qui répond.

VOIX-OFF, s’indignant: C’est pas très sérieux, hein ! Bref, ces étudiants se mirent bientôt à se retrouver dans des bars pour peaufiner leur projet, évoquer une pratique qui consiste en uriner sous la douche pour économiser de l’eau et refaire le monde à base de mauvais articles et de mauvais articles satiriques.

Soupir très audible. Les images défilent, évoquent une séparation. 

VOIX-OFF: Aaaaaah… C’était l’âge d’or du journal. On pouvait tout se permettre, même se présenter comme un journal satirique et consacrer la moitié de notre premier fanzine imprimé à un reportage barbant, professionnel et intéressant sur l’autisme. On était tous brillants et beaux comme des camions. Mais voilà, la vie fait que la plupart d’entre nous ont fini par quitter Lyon, laissant le journal en stand-by pendant près d’un an.

La musique joue une partition lente et grave, puis de manière progressivement plus légère. Prosper revient devant la caméra, un micro à la main.

PROSPER SIMAGREE, grave: Aujourd’hui, plus que jamais, le journal est prêt de renaître de ses cendres. Aujourd’hui, le journal se reconstitue, lentement mais sûrement, en se basant sur des cadres forts, expérimentés dans la rédaction d’articles, mais aussi sur de nouveaux espoirs. Vous êtes ces nouveaux espoirs.

La musique joue de plus en plus fort. Samson entre à son tour.

SAMSON ACOLYTE, grave aussi: Faites pas les cons, venez, ça sera cool. On fera un tipeee pour financer les bières de nos réunions, on fera des magazines avec des mots croisés rigolos, on fera des posts Insta philosophiques de graffitis de bite dans les toilettes du bâtiment D.

Musique encore plus forte.

PROSPER SIMAGREE: La Giclée concerne tout le monde. Vous voulez écrire des articles sérieux sur des sujets qui vous intéressent ou alors simplement extrapoler une connerie qui vous passe par la tête ? Devenez rédacteur. Vous cherchez où poster votre collection de selfies avec vos profs de socio ? Devenez photographe. Vous vous êtes toujours pris pour un auteur de pacotille mais vous ne savez pas où publier vos textes et c’est ça qui vous a toujours fait stagner ? Devenez auteur pour la Giclée. Devenez même animateur de radio et réalisateur pour la Giclée.

Musique toujours plus forte.

SAMSON ACOLYTE: Une bande de joyeux lurons garantie à toutes les réunions et aucune contrainte sinon celle-ci: écrire au moins un article par semestre. Elle est pas belle, la vie ? Bande de feignasses.

Musique vraiment très forte là quand même. Le réalisateur revient sur le devant de la scène et fait signe de baisser un peu le son.

REALISATEUR, grave, face caméra: On ne cherche pas des étudiants, ni des auteurs. On cherche des gens, de vrais gens. On cherche des cervelles en ébullition. On cherche des esprits éteints et des lumières ignorées. On te cherche toi, qui a sacrifié ta vie sociale pour réussir tes cours de médecine. On te cherche toi, qui t’es perdu sur ce banc d’amphi mais qui n’a aucune idée d’où te rediriger. On te cherche toi, qui applique la moindre théorie apprise en socio à tes threads pour leur donner une quelconque légitimité. On te cherche toi, élève sérieuse et ordonnée qui, au lendemain d’une conversation animée avec son coloc, se demande si tout ceci a un sens, si elle sait où elle va. On te cherche toi, le mec moyen, assis au 3e rang, entre deux chaises vides, coincé dans l’engrenage de sa propre routine fade. On te cherche toi, si cultivé et pourtant si aigri car jamais écouté, et convaincu que la misanthropie est ce qui te sauvera. On te cherche toi, qui t’endors le poing serré en te répétant que demain, tu dévoreras le monde; toi, qui te perd dans les étoiles comme un écuyer qui rêve de devenir chevalier. Enfin, on te cherche toi, qui n’a rien de tous ses défauts mais qui, cherchant nonchalamment une activité en marge des cours, a pu simplement être attiré par l’atypique annonce de recrutement d’un journal sans ligne éditoriale, sinon celle d’accueillir tous ceux qui ont quelque chose à dire mais qui n’en ont jamais eu l’occasion.