Les Divines Fables #2 – Celui pour qui la Coupe du Monde justifie les moyens

Dieu se brûle la langue et manque de recracher son café en apprenant la nouvelle.

  • Sans déconner, ils ne l’attrapent que maintenant ?

Matthieu acquiesce en relisant attentivement le message qu’il vient de recevoir. Derrière lui, Jean lâche un ricanement. Luc, lui, sirote indifféremment son verre de Coca.

  • Mais quel bande de branleurs, s’esclaffe Dieu. Ca faisait quoi, presque trois mois qu’il se baladait en bas, non ?
  • Deux mois et vingt-cinq jours pour être exact. Et…

Dieu soutient le regard de Matthieu, attendant la suite de sa phrase.

  • Et quoi ?
  • Satan te délègue tout ce qui est de l’ordre de la reconstruction de ce que Kyle a détruit. Il considère qu’en tant que patron des Enfers, ce ne serait pas bon pour son image s’il devait tout réparer lui-même.

Dieu part dans un grand éclat de rire incontrôlable, quoique légèrement forcé, qui cesse tout d’un coup.

  • Tu diras à cet enfoiré d’aller se faire foutre et de régler ses affaires lui-même. Et puis quoi encore, c’est la prochaine étape ? Je vais le torcher et lui ranger sa chambre ?

Tous esquissent un sourire, même Jésus qui débarrassait une table non loin de là.

  • J’en reviens pas qu’il ose me demander ça, sérieux, poursuit Dieu. Non mais on est où, là ? Il envoie le dernier des mongolos pour surveiller deux individus dangereux, et ça devrait être à moi d’en assumer les conséquences ? Qu’il se démerde.

Marc se vautre à ce moment-là dans le vieux canapé en cuir en lâchant un grand soupir.

  • Qu’est-ce qu’il se passe encore ?, lance-t-il en voyant les mines mi-crispées, mi-enjouées de ses acolytes.
  • Apparemment Satan vient de capturer Kyle, mais genre aujourd’hui, répond Jean. Ca faisait deux mois et quelques qu’il cavalait.
  • Kyle ? C’est quoi cette histoire ?
  • Jenny et Kyle. Les bandits qu’on a dû séparer même ici pour éviter qu’ils nous fassent chier. Et qui ont inévitablement fini par se barrer quand même.

Marc fronce les sourcils.

  • J’étais là quand c’est arrivé ça ? Ca me dit absolument rien.
  • Possible, c’était pendant la Coupe du M…
  • Bref, on s’en fout, l’interrompt Dieu. Jenny et Kyle étaient de petits escrocs locaux qui se sont fait trouer sur Terre parce qu’ils faisaient trop les trublions. Donc comme souvent, on en a envoyé un en enfer, Kyle, et un autre ici: Jenny.
  • De toute façon c’est la même chose, murmure Luc en haussant les sourcils.
  • Quoi ?, lâche Dieu en se tournant vers lui.
  • Rien rien. Continue.
  • Ben, y a rien à continuer, vous connaissez le tintouin. Avec les conneries qu’il avait faites, Kyle c’était 9e cercle des enfers sans passer par la case départ, jusque-là y avait pas de problème.
  • Aaaaah mais Jenny c’était l’américaine mignonne qui traînait avec Calamity Jane et Madonna ?, intervient Jean.
  • Non, Calamity Jane est en Enfer, Madonna n’est pas encore morte et tes fantasmes n’intéressent personne.

Jean hoche la tête, les yeux dans le vague et un léger sourire béat aux lèvres.

  • Jenny était sous bonne garde au paradis terrestre, reprend Dieu. Elle avait un ange gardien sur le dos H24.
  • Nelson Tourniquet, précise Matthieu.
  • Ouais, bah lui il va falloir que je lui parle, parce que c’est inadmissible qu’il ait pas fait gaffe à ce genre de détail vu la responsabilité qu’on lui donnait.
  • Quoi ?, lâche Marc.

Dieu serre le poing en ruminant, faisant brièvement clignoter la loupiote au-dessus du fauteuil de Luc, toujours préoccupé par son Coca.

  • Il lui a donné ses 24h en même temps que Kyle les demandait, souffle Matthieu.
  • Ses 24h ?
  • Ouais, soupire Dieu. C’est un truc qu’on expérimente depuis plusieurs années.
  • C’est mon idée, intervient Luc. J’ai vu ça dans un dessin animé qui a pas mal de succès sur Terre, où des personnages qui sont morts peuvent revenir sur Terre pour 24h.
  • Quoi ? Mais c’est complètement…
  • Quoi, quoi ?, s’énerve Dieu. T’étais où les 10 dernières années déjà pour faire l’incrédule comme ça ? On dirait que tu viens à peine de débarquer.

Marc hausse les épaules.

  • Jusque-là c’était une bonne idée. Eh, on est au Paradis ou pas ? Ca permettait aux morts de revenir mettre leurs affaires en place, prendre des nouvelles de leurs proches et accessoirement de me faire réélire. Mais bon, il a fallu que ce Nelson Tourniquet fasse des siennes, sans parler de cet incompétent de Satan, et voilà que je suis obligé d’aller courir moi-même deux brigands à travers tous les pubs du Texas.
  • Euh… C’est pas Gabriel et Azazel qui étaient chargés de les traquer ?, glisse Matthieu.
  • C’était une façon de parler, j’allais pas descendre moi-même quand même.
  • Et… Du coup, il s’est passé quoi ?, demande Marc.
  • Bah évidemment, Jenny et Kyle se sont débrouillés pour que Nelson Tourniquet et Philibert Trépied s’embrouillent, et ils en ont profité pour prendre la fuite.
  • Philibert… Trépied ?, chuchote Marc à l’adresse de Jean.
  • Le démon gardien de Kyle.
  • Ah… Ah ouais c’est pas cool. Mais les vivants s’en sont rendus compte ou pas ?
  • Ouais, vite fait, répond Jean. Mais rien de grave, juste des cas isolés qui dans le pire des cas figureront dans le top 15 des 30 Histoires Extraordinaires de TF1.
  • Quoi ?
  • Non, rien.
  • C’était de la crapule, crache Dieu. Ils ont repris le rythme de leurs bonnes vieilles journées: braquer des banques, foutre le bordel, baiser à droite à gauche, dormir dans les granges. Rien qui n’aurait dû être trop imprévisible pour que leur recherche dure six mois.
  • Trois mois, souffle Matthieu.
  • Pareil.

Long silence, seulement troublé par les bruits de sirotement insupportables de Luc.

  • Mais y a un truc qui m’échappe, quand même…, dit Marc malgré le signe de désapprobation que Jean lui adresse. Enfin t’énerve pas, mais si Jenny et Kyle se sont échappés au même moment, pourquoi c’était surtout à Satan de les traquer ?
  • Quoi ?
  • Bah… Le tort est partagé, non ?

Dieu grince des dents et grommelle:

  • Bien pour ça que j’ai envoyé Gabriel pour plier rapidement cette affaire. Et en ce qui nous concerne, on l’a retrouvée en moins de quinze jours. C’est cet incompétent d’Azazel qui a traîné à faire son taff.
  • Attends… Gabriel les a retrouvés, mais il n’a pris que Jenny ?
  • Bah oui, et puis quoi encore ? Chacun sa merde.

Marc écarquille les sourcils et esquisse un sourire.

  • C’est pas faux…

Dieu s’agite tout à coup et assène un coup à sécher un mulet sur l’accoudoir de son sofa.

  • Bon, c’est pas tout ça mais rince-moi le gosier, Jésus, et plus vite que ça !, beugle-t-il à l’adresse de son fils, qui en laisse tomber sa monnaie de terreur.
  • T… Tout de suite !
  • Petit con…, renifle Dieu. Le jour où faudra le renvoyer en bas pour mettre une raclée à l’Antéchrist, on est pas dans la merde, je vous le dis.

La porte du bar s’ouvre alors brutalement derrière eux, laissant entrer une créature imposante dont les cornes passèrent difficilement l’encadrement. Quatre anges l’accompagnent, de longues lances blanches pointées vers lui.

  • Benoît !, meugle-t-il d’une voix rauque qui fait trembler les verres.

Dieu se tourne et reconnaît celui qui l’interpelle.

  • Minos ! Ce sacré Minos ! Je suis là, viens donc payer ta mousse.

Il fait un rapide signe à Jésus pour qu’il se dépêche. L’air mécontent, Minos s’approche, indifférent à son invitation et aux anges qui continuaient de le tenir en joue.

  • Je ne suis pas là pour festoyer, Benoît. Satan n’est pas content.
  • Raison de plus pour s’enfiler une bonne brune des familles.

Minos gronde de colère et fait les cent pas autour du canapé, échappant au passage un glaviot dans le verre de Luc, qui s’en débarrasse lentement, dégoûté.

  • Je suis là pour parler de Jenny et Kyle. Tu dois payer, Benoît.
  • On verra ça plus tard. Et t’es sur mes terres ici mon gros, ce sera « Seigneur » ou « Dieu ».

Minos gronde de plus belle et serre les poings.

  • Je ne partirai pas d’ici tant que tu n’auras pas payé la couverture des incidents causés par Jenny et Kyle.
  • A ton gré, le bar ferme à 2h du matin, mais le canapé est pas si mal pour dormir. Tiens, une fois, ça m’est arrivé de…
  • ASSEZ !

La créature mi-homme, mi-taureau tape du sabot sur le sol de rage. Dans le bar, tout le monde s’est tu et suit la scène avec intérêt.

  • Si Satan était si soucieux de son image, il aurait pas mis trois mois pour retrouver une seule personne. J’ai classé cette affaire il y a un moment, j’ai pas le temps pour ses conneries. Alors, prends ta mousse Minos ou débarrasse le plancher.

La bouche de Minos s’étire alors en un large rictus – si tant est qu’un taureau est capable de sourire.

  • C’est donc cette version que tu as raconté à toute ta bande de fiottes ?

Marc, Matthieu, Luc et Jean sursautent, partagés entre l’indignation et la peur que leur inspire la créature.

  • Oui, la version des faits, exactement. Maintenant va m’attendre devant mon palais, on en parlera plus tard.
  • Non, non, réplique Minos. On va en parler ici. Je veux juste voir leur tête quand ils connaîtront la version que je connais, moi.
  • C’est ça, dit Dieu, puis à l’adresse des anges: emmenez cette charolaise hors de ma vue, elle a déjà épuisé ma patience.

Les anges ne réagissent pas tout de suite, eux aussi effrayés par la stature de Minos. Ce dernier se tourne vers les évangélistes.

  • Est-ce qu’il vous a dit comment est-ce qu’il a récupéré Jenny si facilement, et pourquoi il n’en a pas profité pour ramener Kyle ?

Ils secouent la tête, comme hypnotisés.

  • Eh bien, figurez-vous que votre glorieux père, lorsqu’il est parvenu à ramper hors de son canapé, a retrouvé lui-même les deux brigands en quelques minutes. Sauf qu’évidemment, mesquin comme il est, il a préféré passer un marché avec eux: celui qui vendait l’autre récupérait son temps de vie naturel restant. Très astucieux, le père Benoît, quand il s’agit de retourner s’abrutir devant Costa Rica-Serbie, n’est-ce pas ?

Matthieu lâche une exclamation de surprise et se tourne vers Dieu, qui lève les yeux au ciel.

  • C’était France-Pérou, grommelle-t-il.
  • Il savait bien sûr que Kyle vendrait sa bien-aimée, puisqu’il était question de récupérer sa vie. L’occasion rêvée pour nous refiler le sale boulot tout en retournant glander.

Luc et Marc esquissent une expression de compréhension tandis que Matthieu paraît toujours bouleversé par cette révélation.

  • Evidemment Azazel l’a retrouvé peu de temps après, mais comme le savait pertinemment Benoît, il nous est impossible de retirer la vie puisque c’est un droit qu’il a consciencieusement gardé pour lui.
  • Alors vous avez ramené Kyle en Enfer alors qu’il était vivant ?, s’étonne Jean.
  • Non, répond Minos. Non, ça c’est pas possible. Il nous a simplement fallu… trouver une solution.

Il bouge alors sa machoire avec circonspection, comme s’il était tout à coup sur la défensive.

  • Ce que votre nouveau pote vous dit pas, c’est qu’Azazel ne pouvant pas le tuer directement, il l’a tourmenté pendant deux mois jusqu’à ce que Kyle se suicide et règle le problème. Et maintenant il vient me casser les couilles jusqu’ici pour que je remédie aux dommages collatéraux de ses méthodes de sauvage.

Minos fulmine.

  • Quelle audace ! Si tu n’avais pas passé ce marché stupide en premier lieu, ou si tu avais répondu à Satan quand il te demandait de l’aide pour tuer Kyle, on aurait pas eu à en arriver là !
  • J’avais autre chose à foutre, marmonne simplement Dieu.

Long silence pendant lequel ils se fixent tous deux avec animosité.

  • Et ça ne change rien à rien, tu peux t’asseoir sur mon argent, tu n’auras rien ! Dégage maintenant.

Minos gronde à nouveau et effectue un pas vers la porte lorsque Marc demande:

  • Ce que nous a dit Dieu relevait de la pure invention, d’accord, mais il y a un détail qui reste sans explication: puisque Jenny et Kyle étaient séparés, comment ont-ils pu communiquer pour prévoir en même temps la date de leur permission sur Terre ?

La créature réfléchit un moment, renâcle en secouant la tête puis s’éloigne vers la sortie sans un mot. Dieu, lui, saute à moitié hors de son fauteuil.

  • Ah !, s’esclaffe-t-il, jubilant. Il s’en va parce qu’il sait très bien que c’est la faute de son démon gardien qui est incapable de tenir sa langue ! Allez, hors de ma vue, et plus vite que ça, et dis bien à ton boss qu’il est pas près de voir mon oseille !, ajoute-t-il en pourchassant Minos jusqu’à l’entrée du bar.

Les quatre évangélistes s’échangent un coup d’oeil, ne sachant comment réagir à tant de rebondissements. Marc s’affaisse peu à peu dans son sofa en soupirant:

  • Bon, ç’aura été une histoire trépidante mais au moins on a le fin mot de l’histoire.
  • Cela dit, Ben… euh, Dieu a raison, le tort est sur les démons, si dès le départ ils avaient fait attention…

Tous observent un long silence gênant avant d’acquiescer tous en même temps, scellant un verdict consensuel à cette affaire. Dieu revient alors tout sourire et se vautre dans son sofa.

  • Aaaaah… Ca fait plaisir de leur rabattre le caquet de temps en temps, grogne-t-il avec satisfaction. Depuis que l’un de leurs syndicats a réussi à se faire élire au Purgatoire, ils se sentent plus pisser, ces bouseux.

Jésus choisit ce moment pour s’approcher de lui et lui tendre maladroitement les deux bières qu’il avait commandé.

  • Mais putain Jé…, commence-t-il.

Dans un instant de flottement, son regard vole d’une bière à l’autre.

  • Merci, Jésus, lâche-t-il finalement d’un ton faussement mielleux qui surprend son fils, qui s’était apprêté à essuyer un nuage de postillons salés.

Dieu s’empare d’une bière dans chaque main et en sirote une large lampée.

  • C’est ce que j’appelle une journée bien remplie, s’exclame-t-il, joyeux. On se mate le replay de France-Croatie ?

 

Retrouvez le premier épisode des Divines Fables ici.