On a découvert BoJack Horseman

L’année dernière, je remontais le temps l’espace de six mois pour découvrir après tout le monde l’incontournable saga Dragon Ball. Aujourd’hui, il est temps de découvrir une nouvelle série, bien plus sous-estimée cette fois et qui vient de sortir sa 5e saison, j’ai nommé: BoJack Horseman.

Rencard. Tout se passe bien, vous en êtes à votre troisième verre, et vous avez pu évoquer avec la charmante demoiselle – ou l’élégant jouvenceau – qui vous fait face tour à tour vos études en biochimie médiévale, la légitimité de l’existence de Manuel Valls et l’influence de Zinédine Zidane dans la littérature contemporaine sans embûche, quand tout à coup elle évoque sa série préférée, dont le nom vous est parfaitement étranger: BoJack Horseman.

Grâce à vos connaissances pointues dans la langue des mangeurs de champignons, vous parvenez à contenir une attitude confiante et sereine. BoJack ? Aucune idée. Mais « Horseman », soit « homme-cheval », peut-être pouvez-vous rattachez cela à la passion pour l’équitation dont elle vous a fait part quelques verres plus tôt, et ainsi vous tirer de cette situation embarrassante tout en lui montrant que vous êtes attentif à ses propos. C’est risqué, mais peu importe: vous tentez votre chance. Raté.

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L’opening de la saison 3 de BoJack Horseman – la meilleure, selon d’éminents spécialistes de La Giclée.

BoJack Horseman est une série d’animation de Raphaël Bob-Waksberg mettant en scène un monde peuplé de créatures anthropomorphiques. Si cet univers est cohérent dans son ensemble et parvient toujours à nous gratifier de scènettes comiques jouant sur la condition animale des personnages, il se focalise essentiellement sur le microcosme hollywoodien. En effet, BoJack Horseman, le héros éponyme, n’est autre qu’un vieux cheval ruminant sa gloire passée, celle des années 90’s, quand sa sitcom Horsin’ Around battait encore son plein, et lui et ses proches, que l’on suivra également au cours de ces cinq saisons, ont tous un rôle différent dans l’industrie cinématographique ou télévisuelle.

L’occasion pour Raphaël Bob-Waksberg de distiller une satire tantôt légère et potache, tantôt grave, envers cette même industrie et a fortiori envers la société actuelle en général. Pour ce faire, il s’appuie sur toute une panoplie de personnages: BoJack Horseman bien sûr, cheval libidineux et aigri; Princess Carolyn, chat rose, ex et manager de BoJack Horseman; Mr. Peanutbutter, labrador naïf et exubérant, acteur dont la sitcom est une copie plus ou moins assumée de celle de BoJack; Diana Nguyen, journaliste; et Todd Chavez, chômeur qui squatte le canapé de BoJack depuis plusieurs années. Ce sont donc les aventures de ces quelques joyeux lurons que l’on suivra au fil des cinq saisons qui constituent la série.

Alors, certes, beaucoup vous le diront: BoJack Horseman, c’est pas très drôle et un peu chiant. Car s’il fallait dès maintenant concéder un défaut à la série, c’est sans doute sa difficulté à se lancer. Les premiers épisodes de la saison 1 se révèlent au mieux divertissants, mais la série semble encore se chercher, jusqu’à manifestement se trouver, à la fin de la première saison, alors que BoJack Horseman ose aborder des sujets un peu plus graves. Si vous êtes parvenus à vous accrocher jusque-là, vous êtes partis pour 48 épisodes de pur bonheur: les saisons 2 et 3 constituent une montée en puissance exceptionnelle sublimée par le talent des show-runners qui n’ont de cesse d’affiner la subtilité de l’humour de la série et d’offrir aux personnages une évolution jamais redondante et toujours plus cohérente et réaliste.

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« Fish out of water », l’épisode 4 de la saison 3 de BoJack Horseman, souvent qualifié comme le meilleur épisode de la série.

On mentionnera également la capacité de la série à produire, à partir de la saison 2, au moins un ou deux « épisode-pépite » par saison. Pour les initiés, il s’agit par exemple, pour la saison 3, des épisodes 4 et 11, qui nous gratifient de gifles d’une violence rarement vue ailleurs dans le paysage des séries. Faisant pratiquement office de courts-métrages, ces épisodes parviennent notamment à saisir, durant vingt petites minutes, l’essence même de la série et à l’exposer d’une manière toujours plus spectaculaire, dans le bon sens du terme comme dans le mauvais. Ainsi, si « Fish out of water », un épisode quasi muet qui voit BoJack se rendre sous l’océan pour faire la promo de son nouveau film, est la retranscription parfaite de la solitude qui ronge BoJack et de son incapacité à communiquer avec les autres, « That’s Too Much, Man » retrace la descente aux enfers glaçante de BoJack, qui passe notamment par une série d’adieux et d’excuses à tous ses proches.

L’égo, la solitude, la drogue, la nostalgie, le sexe, l’argent, la célébrité, la recherche de soi, l’amour; si BoJack Horseman est une série comique aux épisodes courts qui semble faite pour être regardée avec un bol de céréales, c’est bien l’un des seuls points communs qu’on lui trouvera avec South Park, Family Guy ou encore Rick & Morty. Ici, l’humour est bien plus acide et le ton général, derrière les apparences absurdes et insouciantes – à l’image du personnage de Todd – bien plus sombre que chacune de ces séries d’animation, et c’est bien ce qui fait la force de cette série aux multiples facettes. Outre le générique déjà culte, qui change pratiquement à chaque épisode selon ce que BoJack traverse, la série cultive un grand sens du détail. Les amateurs pourront ainsi constater la présence sur les murs et dans les jardins des habitations de parodies de chefs-d’œuvre artistiques. De la Naissance de Vénus à la peinture américaine contemporaine, les grandes œuvres sont présentes avec un des personnages de la série représentée en lieu et place d’un personnage originel du chef-d’œuvre. BoJack lui-même figure ainsi sur une parodie de Pool with Two Figures, de David Hockney, derrière son bureau.

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« That’s Too Much, Man ! », épisode 11 de la saison 3

BoJack est une série dont il faut se méfier. Pourquoi ? Parce qu’elle est redoutablement capable de surprendre, de choquer, de vous émerveiller, et même parfois les trois en un seul épisode. Chaque pas esquissé en avant dans la série équivaut à la découverte de la nouvelle nuance de la personnalité de l’un des personnages; finalement, on apprend à les connaître au fur et à mesure, comme si nous faisions nous-mêmes partie de cet univers, ultra-réaliste malgré le fait que la plupart d’entre eux soient des animaux.

Il est difficile de faire comprendre à ceux qui ne connaissent pas la série, ou même à ceux qui la commencent à peine, combien BoJack Horseman est une série puissante, dans le sens où elle vous prend aux tripes; dans le sens où vous n’entrez pas dans la série, mais c’est elle qui entre dans votre vie. Dans le sens où, paradoxalement, comme Dragon Ball – bien que les deux séries n’aient rien à voir – il faille avoir l’impression de mûrir avec les personnages pour assimiler l’âme de la série et l’aimer pleinement.

Alors, quand votre demoiselle semble déçue que vous n’ayiez pas compris sa référence à la série au cheval déchu, ne la blâmez pas. Il ne vous reste plus qu’à ouvrir Netflix et à plonger à votre tour dans l’univers fou, déjanté et mélancolique de l’une des meilleures séries d’animation actuelles. Peut-être même acceptera-t-elle de vous initier elle-même à la série, qui sait ?