Des animaux pas si bêtes

Après les découvertes de Copernic, l’évolutionnisme et la mise à jour de l’inconscient, faut-il s’attendre à un quatrième bouleversement intellectuel  – celui de la porosité entre la conscience animale et humaine – remettant en cause de manière plus profonde la suprématie de l’Homme sur Terre ? 

« Les préjugés sont les pilotis de la civilisation« , disait André Gide. Que cela soit plus ou moins vrai, nous sommes en permanence abreuvés de stéréotypes, partout, dans tous les domaines. Même sur le monde animal. Nous avons ainsi, chose amusante, tendance à penser que certaines espèces sont naturellement bêtes. Des découvertes scientifiques récentes prouvent le contraire et promettent une révolution dans la manière de penser l’animal au XXIème siècle – ainsi que notre façon de les évoquer au quotidien. « Muet comme une carpe », « avoir le QI d’une huître », « une mémoire de poisson rouge »… tant d’expressions qui paraîtront un jour désuètes. Car toutes les bestioles évoquées ici témoignent aux dernières nouvelles de capacités physiques et mentales étonnantes.

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Ainsi, certaines espèces communément sous-évaluées se révèlent être très performantes à l’échelle émotive, mais aussi cognitive.  Une expérience menée par deux chercheurs de l’université de Cambridge montre que les moutons, malgré leur image de « suiveurs »  possèdent des capacités d’identification très poussées. Pour démontrer cette hypothèse, ils ont placé de chaque côté d’un tableau deux images : à gauche, la photo d’une célébrité comme Obama, et à droite, l’image d’un objet. Les ovins furent capables de reconnaître l’apparence humaine de la photo de gauche dans la majorité des cas. Côté oiseaux, la poule aurait la capacité de compter jusqu’à cinq. Selon L214, une importante association de protection animale, « Peu de temps après la naissance, les poussins savent compter jusqu’à cinq . Lorsqu’on cache, sous leurs yeux, des objets avec lesquels ils aiment jouer (en l’occurrence des capsules plastique de « Kinder Surprise » derrière des panneaux opaques, les poussins se dirigent derrière le panneau contenant le plus d’objets. L’expérience a été reproduite avec des objets de tailles différentes (pour vérifier qu’ils dénombraient bien chaque élément).« 

De même, les mères-poules peuvent ressentir de l’anxiété pour leurs petits. Une activité émotionnelle est probablement possible chez les poissons également. Les daurades réagiraient à des stimulus lumineux. Malgré leur mauvaise réputation, les requins semblent pouvoir éprouver la notion de stress. Les auteurs d’une étude publiée dans The Journal of fish biology montrent que, enfermés dans une cage reliée à un refuge, chaque requin cloîtré témoigna d’une réaction différente lorsque les chercheurs ouvrirent la cage pour laisser les requins explorer le monde extérieur. Certains spécimens montrèrent des signes s’apparentant à une forme d’agoraphobie tandis que d’autres s’aventuraient tranquillement hors de la cage.

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Selon Georges Chapouthier, l’histoire de l’humanité a été partagée, jusqu’à nos jours, par trois schémas d’idées sur ce sujet : l’animal-homme, traité, jugé, parfois adulé comme tel; l’animal-objet, c’est-à-dire comme moyen, et l’animal sensible, une conception contemporaine qui lui accorde une conscience émotionnelle. Mais pouvons-nous aller encore plus loin au vu des dernières recherches ? C’est-à-dire, privilégier un ragdoll ou une perruche des îles comme un animal non seulement doué de sentiments mais aussi pourvu d’une structure cérébrale sophistiquée ? Une espèce d’animal-homme-sensible, finalement doué de raison et d’émotions ? Ce qui est surprenant, c’est cet aspect intemporel des jugements et des réflexions que Monsieur Tout-le-Monde mène sur les animaux : d’un côté, il est notable que, depuis une cinquantaine d’années, la pensée de l’animal-sensible a pris une ampleur très importante dans les sociétés occidentales, mais paradoxalement, l’élevage intensif a, lui aussi, progressé. Ne serait-ce pas là la figure d’un animal-sensible, via la remise en cause du spécisme, mais en même temps celle d’un aminal-objet, établie pour les rendements agricoles, qui se détache ? Surtout lorsque l’on sait que l’animal-homme est propre à beaucoup d’anciennes sociétés religieuses, en témoignent les dieux de l’Égypte Antique souvent représentés sous la forme d’animaux, comme le taureau Apis ou le chacal Anubis.

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